Des millions de vues, des centaines de milliers d’auditeurs, une popularité qui dépasse les frontières… et pourtant aucun revenu publicitaire. Pour une grande partie des artistes d’Afrique subsaharienne francophone, YouTube est devenu le symbole d’un paradoxe : l’Afrique consomme massivement les contenus numériques, mais ne capte qu’une infime partie de la valeur qu’elle génère.
Le constat est brutal. En République démocratique du Congo, au Togo, au Bénin, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire, un artiste peut publier un morceau sur YouTube, atteindre 10 000, 100 000, voire plusieurs millions de vues, sans pour autant percevoir de rémunération publicitaire liée aux audiences générées dans ces pays. Selon une enquête publiée par Le Monde, en Afrique subsaharienne francophone, le Sénégal est actuellement le seul pays où les vidéos peuvent bénéficier de la monétisation du Programme Partenaire YouTube.
Le problème ne réside donc pas dans l’absence de public. Il est précisément là : le public africain existe, mais la valeur économique de son audience n’est pas suffisamment captée par les artistes qui la font vivre.
YouTube fonctionne selon une logique simple : la plateforme vend aux annonceurs l’accès à son immense audience. Une partie des revenus publicitaires est ensuite reversée aux créateurs éligibles dans les pays où son Programme Partenaire est disponible. Or, la liste officielle de YouTube comprend de nombreux pays africains — Nigeria, Ghana, Kenya, Maroc, Sénégal, Afrique du Sud, Tanzanie, Ouganda, Zimbabwe, entre autres — mais laisse encore de côté une grande partie de l’Afrique francophone subsaharienne.
C’est ici que naît l’injustice ressentie par les artistes. Car l’absence de monétisation ne signifie pas l’absence de consommation. Au contraire. Dans certains pays, YouTube est devenu l’une des principales portes d’entrée vers la musique. Des clips africains accumulent des dizaines de millions de vues. Le phénomène est particulièrement spectaculaire en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Bénin ou en RDC, où les artistes ont réussi à construire de véritables communautés numériques.
Mais une audience massive ne suffit pas à créer un modèle économique. Le cas de « Coup du marteau », succès ivoirien devenu phénomène continental, illustre ce paradoxe. Le titre a dépassé les 177 millions de vues. Pourtant, selon les professionnels cités par Le Monde, plus de la moitié des vues provenaient d’Afrique, alors que la majorité des revenus était générée par les audiences étrangères. La chanson aurait ainsi généré plusieurs centaines de milliers d’euros grâce à sa consommation hors du continent, tandis que les vues africaines n’auraient rapporté qu’une somme dérisoire.
Autrement dit, l’Afrique produit l’audience, mais la valeur économique de cette audience est largement captée ailleurs. Cette situation révèle surtout une faiblesse structurelle des industries culturelles africaines. Pendant longtemps, les artistes ont été habitués à vivre principalement des concerts, des cachets, des événements privés, des partenariats avec des marques et, pour les plus célèbres, de contrats avec les maisons de disques. Le numérique devait précisément permettre de changer cette équation.
Il devait permettre à un artiste de Cotonou, d’Abidjan, de Kinshasa ou de Lomé de toucher directement son public, sans dépendre exclusivement des radios, des producteurs ou des organisateurs de spectacles. La révolution numérique a démocratisé la diffusion de la musique africaine sans démocratiser dans les mêmes proportions les revenus qu’elle génère.
Le risque est alors culturel autant qu’économique. À force de chercher les audiences susceptibles de rapporter de l’argent, certains artistes pourraient être poussés à adapter leur musique aux goûts des marchés étrangers. Le succès international devient une nécessité financière plutôt qu’une simple consécration artistique. Certains professionnels évoquent même le recours à des pratiques frauduleuses destinées à générer artificiellement des audiences dans des pays monétisés.
La question dépasse donc largement YouTube. Elle concerne la place de l’Afrique dans l’économie mondiale du numérique.
Pourquoi les consommateurs africains sont-ils suffisamment nombreux pour constituer une audience attractive, mais pas suffisamment rentables pour justifier l’installation de régies publicitaires locales ? Pourquoi certaines économies africaines, notamment la Côte d’Ivoire, demeurent-elles en dehors de dispositifs accessibles à des marchés parfois moins peuplés ou moins dynamiques ?
La réponse de YouTube est essentiellement économique : une plateforme internationale ouvre un marché lorsqu’elle estime que les conditions publicitaires, financières, réglementaires et commerciales sont suffisamment favorables. C’est donc aux États africains de prendre leurs responsabilités.
Il ne suffit plus de dénoncer la domination des plateformes étrangères. Les gouvernements doivent travailler à la structuration de véritables industries musicales : droits d’auteur, sociétés de gestion collective performantes, statistiques fiables, moyens de paiement adaptés, professionnalisation des labels, fiscalité claire et capacité de négociation avec les géants du numérique.
La Côte d’Ivoire semble vouloir ouvrir ce chantier, avec une mobilisation annoncée autour de la monétisation de YouTube et d’autres plateformes comme Meta. L’Afrique ne doit plus seulement être un marché pour les plateformes mondiales. Elle doit devenir un acteur capable de négocier la valeur produite sur son propre marché.
YouTube n’est évidemment pas une œuvre philanthropique. La plateforme a le droit de rechercher la rentabilité. Mais lorsque des millions d’Africains regardent, partagent et consomment quotidiennement des œuvres africaines, une question économique et politique finit par s’imposer : qui doit bénéficier de la richesse créée par cette gigantesque audience ?
MAURICETTE AQUEREBURU