L’Afrique du Sud est une nouvelle fois confrontée à une vague de violences visant des ressortissants d’autres pays africains. Ces attaques, qualifiées par certains d’«afrophobes » plutôt que de xénophobes, ravivent une vieille fracture au sein du continent : comment l’Union africaine peut-elle promouvoir l’intégration des peuples africains tout en restant silencieuse lorsque des Africains sont pris pour cible sur le sol d’un État membre ?
Cette fois, la réaction est venue d’Afrique de l’Ouest. Le Ghana et le Nigeria ont officiellement condamné les violences et demandé que la question soit inscrite à l’ordre du jour du prochain sommet de l’Union africaine. Les deux pays estiment que ces agressions dépassent désormais le cadre de simples faits divers et constituent un problème politique continental qui appelle une réponse collective.
Leur initiative a rapidement reçu le soutien de la CEDEAO. Réunis à Freetown, les ministres ouest-africains des Affaires étrangères ont endossé la demande de leurs homologues ghanéens et nigérians, donnant ainsi une dimension régionale à cette offensive diplomatique. L’objectif est clair : pousser l’Union africaine à sortir de sa réserve. Pour l’instant pourtant, Addis-Abeba demeure silencieuse. Aucune déclaration officielle de la Commission de l’Union africaine n’a été publiée et aucun communiqué du Conseil de paix et de sécurité ne condamne explicitement ces violences.
Un silence interroge. Il ne traduit pas nécessairement une indifférence. Il révèle surtout les contraintes politiques auxquelles est confrontée l’organisation panafricaine. L’Union africaine fonctionne avant tout comme une organisation intergouvernementale où la souveraineté des États demeure un principe fondamental. Or l’Afrique du Sud n’est pas un État comme les autres.
Première puissance industrielle du continent, membre des BRICS, acteur majeur des opérations de paix africaines et contributeur important au financement de l’Union africaine, Pretoria occupe une position stratégique au sein de l’organisation. Une condamnation publique risquerait d’ouvrir une crise diplomatique avec l’un de ses États les plus influents. Cette prudence explique sans doute pourquoi l’Union africaine privilégie, au moins dans un premier temps, les consultations discrètes plutôt que les déclarations fracassantes.
Mais cette stratégie comporte également un coût politique. Chaque épisode de violences contre des migrants africains fragilise un peu plus le discours officiel sur l’intégration continentale. Depuis plusieurs années, l’Union africaine défend la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la libre circulation des personnes et un renforcement des solidarités entre États africains. Comment convaincre les populations de ces ambitions lorsque des Africains deviennent eux-mêmes les victimes d’autres Africains ?
Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’Afrique du Sud occupe une place particulière dans l’imaginaire africain. Pendant les années de l’apartheid, de nombreux pays du continent avaient soutenu la lutte de Nelson Mandela et accueilli les militants de l’ANC. Aujourd’hui, voir des ressortissants africains attaqués sur le territoire sud-africain nourrit un profond sentiment de désillusion.
Face aux critiques, les autorités sud-africaines rejettent toute accusation de politique anti-africaine. Le président Cyril Ramaphosa a condamné les violences et rappelé que seul l’État est habilité à faire respecter les lois relatives à l’immigration. Son gouvernement affirme distinguer clairement la lutte contre l’immigration irrégulière des actes criminels commis contre des étrangers.
Sur le terrain cependant, les conséquences sont déjà visibles. Le Nigeria a organisé le rapatriement d’environ 1 500 de ses ressortissants, tandis que le Ghana a également facilité le retour de plusieurs centaines de citoyens inquiets pour leur sécurité. Ces évacuations illustrent l’ampleur de la crise et témoignent d’une perte de confiance grandissante envers la capacité des autorités locales à garantir la protection des communautés étrangères.
Fait notable, peu de pays africains se sont, pour l’heure, joints publiquement aux protestations du Ghana et du Nigeria. Les États d’Afrique australe, pourtant directement concernés par les flux migratoires vers l’Afrique du Sud, observent une certaine retenue. Cette discrétion traduit sans doute la complexité des équilibres diplomatiques régionaux, où les intérêts économiques et sécuritaires incitent à la prudence.
L’avenir dépendra désormais de la réaction de l’Union africaine. Si les violences se poursuivent, la pression politique exercée par le Ghana, le Nigeria et la CEDEAO pourrait devenir difficile à ignorer. L’organisation panafricaine sera alors confrontée à un choix délicat : préserver l’unité entre ses États membres ou affirmer plus clairement son rôle de garante de la protection des citoyens africains, où qu’ils se trouvent sur le continent.
Au-delà de l’émotion suscitée par ces événements, cette crise pose une question fondamentale: l’intégration africaine peut-elle réellement progresser si la sécurité et la dignité des Africains ne sont pas garanties partout en Afrique ?
MAURICETTE AQUEREBURU