Les images sont devenues tristement familières. Après quelques heures de pluies intenses, des quartiers entiers de Cotonou, Accra, Lomé, Abidjan, Dakar, Libreville ou Douala se retrouvent sous les eaux. Routes impraticables, maisons inondées, commerces paralysés, écoles fermées, populations déplacées : les inondations urbaines constituent désormais l’un des principaux défis auxquels sont confrontées les métropoles africaines.
Si le changement climatique accroît la fréquence et l’intensité des épisodes pluvieux, il n’en est pas l’unique responsable. Les spécialistes s’accordent à dire que les catastrophes observées aujourd’hui résultent également d’une urbanisation souvent trop rapide, d’un déficit d’infrastructures et d’une planification urbaine longtemps insuffisante. Face à cette réalité, plusieurs gouvernements africains changent progressivement de stratégie. Il ne s’agit plus seulement d’intervenir après les catastrophes, mais de construire des villes résilientes, capables d’anticiper et de maîtriser les risques climatiques.
L’Afrique est aujourd’hui le continent qui s’urbanise le plus rapidement au monde. Chaque année, plusieurs millions d’habitants rejoignent les grandes agglomérations. Cette croissance démographique exerce une pression considérable sur les infrastructures existantes. Dans de nombreuses villes, les réseaux d’assainissement n’ont jamais été dimensionnés pour accueillir une telle population. Les constructions se sont multipliées dans des zones marécageuses, des bas-fonds ou sur des terrains naturellement destinés à absorber les eaux de pluie. Dans le même temps, l’imperméabilisation des sols, conséquence de la multiplication des routes, parkings et immeubles, accélère le ruissellement des eaux.
Résultat : quelques dizaines de millimètres de pluie suffisent parfois à provoquer des inondations majeures. La réponse passe désormais par ce que les urbanistes appellent « les programmes d’assainissement pluvial », devenus l’un des principaux chantiers d’investissement des grandes villes africaines. Ces programmes reposent d’abord sur la construction de grands ouvrages de drainage, destinés à acheminer rapidement les eaux pluviales vers les lagunes, les fleuves ou la mer. Ils comprennent également la réalisation de vastes collecteurs d’eaux pluviales, capables de transporter des volumes d’eau bien supérieurs aux anciens réseaux.
À ces infrastructures s’ajoutent l’aménagement de nouveaux caniveaux, la réhabilitation des réseaux existants et la création de bassins de rétention. Ces ouvrages jouent un rôle essentiel : ils stockent temporairement les eaux de pluie avant leur évacuation progressive, limitant ainsi les débordements dans les quartiers environnants. Autre priorité : le curage régulier des chenaux, des rivières urbaines et des plans d’eau. Trop souvent encombrés par les déchets ou les dépôts de sédiments, ces ouvrages perdent leur capacité d’écoulement. Leur entretien constitue donc un investissement aussi important que leur construction.
Dans les secteurs particulièrement vulnérables, plusieurs capitales installent désormais des stations de pompage capables d’évacuer rapidement les eaux lorsque l’écoulement gravitaire devient impossible, notamment dans les quartiers situés sous le niveau de la mer ou à proximité des lagunes. Mais les infrastructures, aussi performantes soient-elles, ne suffiront pas sans une profonde évolution de la gouvernance urbaine.
De plus en plus de pays élaborent des « schémas directeurs d’assainissement », véritables feuilles de route destinées à organiser le développement des réseaux sur plusieurs décennies. Ces documents permettent d’anticiper les besoins futurs plutôt que de répondre uniquement aux urgences. Les autorités renforcent également le contrôle de l’occupation du sol. Construire dans les lits majeurs des cours d’eau, dans les zones humides ou sur les emprises réservées aux ouvrages hydrauliques aggrave mécaniquement le risque d’inondation. Plusieurs États engagent désormais des opérations de déguerpissement ou interdisent toute nouvelle construction dans les secteurs les plus exposés.
Pour les villes côtières, une autre menace s’ajoute : l’érosion marine. Sous l’effet de la montée du niveau de la mer et de la puissance accrue des vagues, le littoral recule parfois de plusieurs mètres par an, fragilisant les quartiers riverains. Afin de protéger ces espaces, plusieurs pays investissent dans la construction de digues, l’aménagement d’épis rocheux destinés à casser la force de la houle et des opérations de rechargement des plages en sable, qui permettent de ralentir l’avancée de la mer et de préserver les zones urbanisées.
Cette approche est particulièrement pertinente pour les villes du golfe de Guinée, où les enjeux liés à l’érosion côtière viennent désormais s’ajouter aux risques d’inondation.
La gestion des eaux devient ainsi une politique publique à part entière. Certains États envisagent ou ont déjà engagé la création de sociétés publiques spécialisées dans les infrastructures maritimes et fluvio-lagunaires, chargées de coordonner les travaux de protection du littoral, l’entretien des ouvrages hydrauliques et la gestion des voies d’eau.
Parallèlement, plusieurs gouvernements, comme celui du Bénin, inscrivent désormais ces investissements dans une stratégie climatique de long terme. L’adoption de « Plans nationaux d’adaptation » (PNA) marque une évolution importante. Ces documents fixent les priorités nationales face aux conséquences du changement climatique. Le Plan national d’adaptation 2022-2030 du gouvernement béninois, par exemple, fait de la lutte contre les inondations, du renforcement de la résilience urbaine et de l’amélioration des infrastructures de drainage des axes majeurs de l’action publique.
Au-delà des ouvrages, la ville africaine devra également intégrer davantage de nature. Les urbanistes recommandent de préserver les zones humides, de restaurer les mangroves, de créer des parcs inondables, de développer des espaces verts capables d’absorber les eaux de pluie et de favoriser des revêtements perméables permettant une meilleure infiltration.
Les nouvelles technologies offrent également des perspectives prometteuses. L’imagerie satellitaire, les systèmes d’information géographique, les modèles numériques de prévision des crues et les dispositifs d’alerte précoce permettent désormais d’anticiper les risques avec une précision croissante.
Toutefois, le véritable défi reste celui du financement. Les investissements nécessaires se chiffrent en milliards de dollars. Ils supposent une mobilisation durable des États, des collectivités locales, des banques de développement, des partenaires techniques et du secteur privé. L’enjeu est pourtant considérable. Selon les projections des Nations unies, près de 60 % de la population africaine vivra en ville d’ici 2050. Les choix réalisés aujourd’hui détermineront la capacité des métropoles africaines à protéger leurs habitants, à attirer les investissements et à soutenir leur développement économique.
L’époque où l’on se contentait de réparer après chaque saison des pluies appartient progressivement au passé. L’urbanisation africaine entre dans une nouvelle phase, où la résilience climatique devient un critère essentiel de développement. Repenser la ville africaine ne consiste plus seulement à construire davantage. Il s’agit désormais de construire mieux : des villes capables de vivre avec l’eau plutôt que de la subir, des villes où l’urbanisme, l’environnement et la gouvernance avancent enfin dans la même direction.
MOUFTAOU BADAROU