Dans le débat politique actuel, dominé par les projets, les chiffres et les ambitions, une exigence plus discrète mais essentielle s’impose : celle de la cohésion nationale. À l’heure où Romuald Wadagni incarne une vision de transformation et d’ouverture, cette cohésion ne peut rester en marge. Elle en est le socle, la condition et, peut-être, la véritable mesure de la réussite.
C’est dans cette perspective que la situation de Joël Aïvo et de Reckya Madougou mérite d’être posée avec gravité. Tous deux ont été jugés et condamnés pour des faits graves : blanchiment de capitaux et complot contre la sûreté de l’État pour l’un, financement du terrorisme pour l’autre. La justice a suivi son cours et les décisions ont été rendues. Il ne s’agit ni de rouvrir les débats judiciaires ni de contester les verdicts.
Mais la politique ne s’arrête pas aux prétoires. Elle commence lorsqu’il faut penser l’avenir.
Les années ont passé. Durant ce temps, ces deux figures ont été écartées de la vie publique. Pourtant, au-delà des controverses, elles demeurent pour beaucoup des visages connus et des parcours marquants.
Chez Joël Aïvo, il y a d’abord l’universitaire. Professeur de droit constitutionnel, il a formé des générations d’étudiants et s’est imposé comme une référence dans la réflexion sur les institutions africaines. Disciple du professeur Théodore Holo, il a consacré une large part de son travail à l’étude de la fonction présidentielle et à l’équilibre des pouvoirs. Mais il fut aussi un intellectuel engagé, convaincu que la pensée doit dialoguer avec la cité. À l’image de Voltaire, il a souvent considéré que le savoir doit éclairer le débat public et, parfois, contester l’ordre établi.
Face à lui, Reckya Madougou incarne une autre forme d’engagement. Formée à Paris puis à la Harvard Kennedy School, elle a très tôt choisi de mettre ses compétences au service de l’action publique. Ministre, entrepreneure et militante des libertés, elle a construit un parcours marqué par la volonté d’associer réussite personnelle et responsabilité collective. Ses prises de position et ses écrits témoignent d’un engagement constant dans le débat public.
Aujourd’hui, ces deux trajectoires demeurent suspendues. Non pas effacées, mais mises entre parenthèses.
C’est là que se pose la question politique. Dans un projet qui se veut rassembleur, peut-on durablement avancer en laissant subsister de telles fractures ? La main tendue vers l’extérieur, notamment en direction du Mali, du Burkina Faso ou du Niger, pourrait trouver son prolongement naturel à l’intérieur même des frontières nationales.
Ramener Joël Aïvo et Reckya Madougou à la vie civile ne signifierait pas effacer le passé. Ce serait un choix tourné vers l’avenir. Malgré les « fautes » retenues contre eux, ils restent des enfants du pays, porteurs d’expériences et de savoirs qui pourraient encore servir la nation.
Un tel geste adresserait surtout un message fort : celui d’un Bénin capable de dépasser ses tensions et de transformer ses épreuves en opportunités de rassemblement.
Dans la continuité de l’action de Patrice Talon, mais avec la possibilité d’y imprimer une inflexion, Romuald Wadagni pourrait poser un acte fondateur. Un acte qui ne nierait rien du passé, mais qui ouvrirait une nouvelle perspective. Car la grandeur d’un projet politique ne se mesure pas seulement à ce qu’il construit, mais aussi à ce qu’il répare.
Et peut-être qu’à l’aube d’une nouvelle étape, le Bénin a moins besoin de victoires partisanes que de véritables retrouvailles nationales.
JÉRÔME BIBILARY