Comment le Maroc, le Rwanda, le Bénin, la Tanzanie ou l’Égypte se disputent-ils les touristes du monde entier ?
Pendant longtemps, le tourisme africain a été considéré comme une activité secondaire, dépendante des safaris, des plages ou des vestiges de l’Égypte antique. Cette époque est révolue. Aujourd’hui, attirer un visiteur étranger est devenu un enjeu de puissance économique, diplomatique et même géopolitique. Derrière chaque campagne publicitaire, chaque assouplissement des visas, chaque nouvel aéroport ou chaque compagnie aérienne nationale se joue désormais une véritable bataille pour conquérir une part d’un marché mondial qui pèse plus de 1 600 milliards de dollars.
L’Afrique ne reçoit encore qu’une faible part des touristes internationaux, alors même qu’elle concentre une diversité exceptionnelle de paysages, de cultures et de patrimoines. Ce paradoxe pousse plusieurs États à revoir profondément leur stratégie. Le tourisme n’est plus perçu comme un simple secteur de loisirs : il devient un levier de croissance, de création d’emplois, d’attraction des investissements et d’amélioration de l’image du pays.
Le Maroc a pris une longueur d’avance. Depuis plus de vingt ans, Rabat a fait du tourisme une priorité nationale. Modernisation des infrastructures, multiplication des liaisons aériennes, promotion agressive sur les marchés européens, développement de villes comme Marrakech, Agadir ou Essaouira : le royaume a construit une véritable industrie touristique. L’organisation de grands événements internationaux et la perspective de la Coupe du monde de football de 2030 renforcent encore son attractivité. Le tourisme est devenu un pilier de son soft power.
L’Égypte suit une logique comparable. Après plusieurs années marquées par les attentats et l’instabilité politique, Le Caire a investi massivement dans la restauration de son image. Le Grand Musée égyptien, les nouvelles infrastructures autour des pyramides de Gizeh et la promotion des stations balnéaires de la mer Rouge témoignent d’une stratégie ambitieuse. L’objectif est clair : faire revenir durablement les visiteurs et conforter la place du pays parmi les grandes destinations mondiales.
Plus au sud, le Rwanda offre un modèle radicalement différent. Dépourvu de littoral et de grands sites balnéaires, le pays a choisi de miser sur un tourisme haut de gamme. Kigali privilégie les visiteurs à fort pouvoir d’achat plutôt que le tourisme de masse. L’observation des gorilles de montagne, les congrès internationaux, la propreté de la capitale, la sécurité et la simplification des formalités d’entrée participent à cette stratégie. Le Rwanda vend moins un paysage qu’une expérience, une réputation et une qualité de service.
La Tanzanie, elle, continue d’exploiter un patrimoine naturel exceptionnel. Le Serengeti, le cratère du Ngorongoro, le Kilimandjaro et Zanzibar constituent une combinaison presque unique au monde. Les autorités cherchent désormais à mieux répartir les flux touristiques, à développer des infrastructures modernes et à augmenter la valeur ajoutée locale, afin que les retombées économiques profitent davantage aux populations.
Dans cette compétition, le Bénin fait figure de nouvel entrant. Longtemps absent des grands circuits internationaux, le pays s’est engagé dans une profonde transformation de son offre touristique. Les Vodun Days, la valorisation de Ouidah et de la Route des Esclaves, la réhabilitation des palais royaux d’Abomey, le développement de la Route des Pêches et les investissements dans les infrastructures culturelles traduisent une volonté politique affirmée. L’ambition est de faire du patrimoine historique et culturel un moteur de développement économique autant qu’un instrument d’influence internationale.
Cette guerre des destinations ne se gagne pourtant pas uniquement avec des hôtels ou des sites touristiques. Elle se joue aussi dans les airs. Une compagnie aérienne performante, des vols directs et des tarifs compétitifs peuvent transformer le destin d’un pays. Royal Air Maroc, Ethiopian Airlines ou RwandAir sont devenues de véritables ambassadeurs nationaux. Elles facilitent l’accès aux destinations et renforcent leur visibilité sur les marchés internationaux. À l’inverse, les États dépourvus de connectivité aérienne restent pénalisés malgré leurs richesses naturelles.
Autre champ de bataille : le visa. Là où les procédures sont longues, coûteuses et complexes, les touristes renoncent souvent à leur voyage. Plusieurs pays africains l’ont compris en généralisant le visa électronique, voire la suppression des visas pour certains visiteurs. Dans un marché mondial où la concurrence est féroce, la simplicité administrative devient un avantage stratégique.
Enfin, la bataille est désormais numérique. Les destinations les plus performantes investissent massivement dans le marketing territorial, les réseaux sociaux, les influenceurs, les plateformes de réservation et les campagnes de communication ciblées. Il ne suffit plus d’être une belle destination ; il faut être visible, désirable et identifiable dans un univers saturé d’images.
Demain, la hiérarchie touristique du continent dépendra moins de la beauté des paysages que de la capacité des États à élaborer une stratégie cohérente. Les pays qui sauront conjuguer sécurité, infrastructures, connectivité aérienne, patrimoine, qualité des services et communication internationale prendront une avance durable. Les autres risquent de demeurer les oubliés d’un marché devenu l’un des plus compétitifs au monde.
Au fond, la guerre des destinations africaines ne concerne pas seulement le tourisme. Elle révèle la capacité des États à construire une marque nationale, à attirer les capitaux, à créer des emplois et à projeter une image positive sur la scène internationale. En Afrique, le tourisme n’est plus seulement une industrie : il est devenu un instrument de puissance.
MAURICETTE AQUEREBURU