Bénin : Talon-Soglo, l’impossible entente ?

Et si le chef de l’État béninois et son aîné fumaient enfin le calumet de la paix ? Retour sur une relation tumultueuse.

La petite phrase, lâchée sur le ton de la plaisanterie par un haut fonctionnaire proche du pouvoir, illustre à elle seule l’état des relations entre Patrice Talon et son aîné Nicéphore Soglo: « Nous ne voulons pas dissoudre le sogloïsme dans la grande synthèse rupturienne. Nous souhaitons seulement que pépé Soglo laisse notre champion finir son deuxième mandat en paix ! » Derrière la boutade, se cache une rupture profonde entre deux figures majeures de la vie politique béninoise, longtemps alliées, aujourd’hui irréconciliables.

Une alliance bâtie sur des intérêts croisés

Au lendemain de son arrivée au pouvoir en 2016, Patrice Talon n’avait pourtant pas oublié ce qu’il devait à son aîné. Nicéphore Soglo, ancien administrateur de la Banque mondiale et président démocratiquement élu du Bénin en 1991, avait joué un rôle déterminant dans l’ascension de l’homme d’affaires. C’est par l’entremise de Désiré Vyeira, beau-frère du patriarche, que PatriceTalon avait pu bénéficier, au début des années 1990, de onze usines issues de la réforme de la SONAPRA. Un appui décisif, rendu possible par la politique de libéralisation économique engagée par le président Soglo.

En retour, Talon a longtemps soutenu financièrement La Renaissance du Bénin (RB), parti de la famille Soglo, arrosé de millions de francs CFA. Le ralliement de l’ancien président au candidat Talon en 2016 n’avait donc rien d’un simple choix idéologique. Mais très vite, les attentes immenses des Soglo n’ont pas trouvé de réponses à la hauteur de leurs espérances.

Le tournant de 2017

Selon un cadre influent du Bloc Républicain, l’une des deux principales formations de la mouvance présidentielle, « Talon n’a jamais nourri de griefs personnels contre son aîné. C’est plutôt le président Soglo qui s’est mis à critiquer son cadet à longueur de journée, malgré ses largesses financières. » La cassure s’est réellement opérée en 2017, lorsque Léhady Soglo, fils aîné du patriarche et alors maire de Cotonou, a été exclu du RB, révoqué de son poste puis contraint à l’exil après une tentative d’arrestation spectaculaire à son domicile. Poursuivi devant la CRIET pour abus de fonction, il est aujourd’hui exilé à Paris, d’où il dénonce un «acharnement politique ». Pour Nicéphore Soglo, cette mise à l’écart de son fils fut vécue comme une humiliation personnelle.

« Le cas Léhady est la véritable pomme de discorde », reconnaît Edouard Loko, proche conseiller du président Talon, récemment nommé à la tête de la HAAC. À cela s’ajoutent les tensions autour de Ganiou Soglo, autre fils du patriarche, victime d’une tentative d’assassinat en février 2021, quelques jours après avoir déposé sa candidature à la présidentielle. Le vieux président n’a jamais pardonné ce climat d’insécurité pesant sur sa famille.

Des critiques acerbes et constantes

Depuis, les prises de parole de Nicéphore Soglo se sont faites de plus en plus virulentes. Les grands projets de la rupture – digitalisation de l’administration, réformes éducatives, cantines scolaires, programmes urbains et sanitaires, accès à l’eau potable – ne suscitent chez lui qu’indifférence, voire mépris. Lors de conférences de presse, il n’a cessé de dénoncer une dérive autocratique du régime. En mars dernier, après l’adoption du nouveau code électoral fixant la caution présidentielle à 250 millions de francs CFA – contre 15 millions auparavant – et celle des législatives à près de 249 millions, Soglo est allé jusqu’à accuser Talon de « déclarer la guerre aux Béninois ». Dans un autre discours enflammé, il a exhorté ses compatriotes à « résister aux forces du mal » pour éviter que le pays ne devienne un « État vassal de nouveaux colons esclavagistes ».

L’entourage envenime les tensions

À cette opposition frontale s’ajoutent les rancunes entretenues par les proches. Édouard Loko, observateur attentif de la scène politique, estime que « Ganiou Soglo n’hésite pas à monter son père contre le président. » Dans le camp d’en face, certains reprochent au clan Soglo d’attribuer à Talon toutes sortes de représailles : coupures d’électricité dans les domiciles familiaux, pressions sur les activités agricoles de Ganiou, etc. Quant à Léhady, depuis son exil parisien, il se revendique « adversaire politique de Patrice Talon par la force des choses ». Sur TV5 Monde, il a accusé le chef de l’État de l’avoir persécuté pour avoir soutenu un autre candidat en 2016, dénonçant en outre « l’absence de dialogue et la persistance de conflits d’intérêts. »

Un divorce sans issue ?

Peut-on encore espérer un rapprochement ? Beaucoup en doutent. « Il y a trop de rancunes recuites et trop d’outrances de la part du président Soglo », regrette un militant des Démocrates. Même si certains estiment qu’il appartiendrait à l’aîné, au soir de sa vie, d’apaiser les rancunes, la fracture semble définitive. Car au-delà des querelles familiales et des malentendus financiers, c’est une conception du pouvoir qui oppose les deux hommes. Talon, artisan des réformes économiques et sociales, revendique une gouvernance modernie mais verticale. Soglo, lui, s’érige en conscience critique, fustigeant ce qu’il considère comme une confiscation du pouvoir et un recul démocratique.

Entre gratitude et trahison, alliances passées et rancunes tenaces, le duel fratricide entre Patrice Talon et Nicéphore Soglo illustre les déchirements d’une démocratie béninoise encore jeune, où l’héritage des anciens présidents continue de peser lourd sur les choix du présent.

MOUFTAOU BADAROU

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