À deux mois d’une présidentielle censée marquer le retour des civils au pouvoir, le bras de fer entre la junte du général Horta N’Tam et l’ancien président Umaro Sissoco Embaló prend une tournure de plus en plus inquiétante. En exigeant des militaires réputés proches de l’ex-chef de l’État qu’ils rendent leurs armes, le pouvoir de transition semble vouloir neutraliser toute capacité de résistance avant une échéance électorale désormais incertaine. Le retour dans le jeu politique dans son pays semble donc s’éloigner pour l’ancien président.
La Guinée-Bissau s’enfonce-t-elle dans une nouvelle crise politico-militaire ? Le dernier geste du général Horta N’Tam tend à le confirmer. Le chef de la junte a publiquement demandé aux éléments de la garde présidentielle considérés comme proches d’Umaro Sissoco Embaló de restituer leurs armes « de manière volontaire » et « le plus rapidement possible ». Le ton employé ne laisse guère de place à l’ambiguïté : ceux qui refuseraient de se conformer aux instructions s’exposeraient à des sanctions.
Cette injonction intervient après plusieurs opérations de désarmement et de redéploiement de membres de la garde présidentielle. Une commission a également été mise en place pour récupérer les équipements militaires encore détenus par ces éléments. Derrière cette opération présentée comme une mesure de sécurisation de l’appareil militaire se joue en réalité une bataille politique majeure : celle du contrôle de l’après-Embaló.
Le retour dont la junte ne veut pas
Fin septembre dernier, Umaro Sissoco Embaló, qui semble avoir orchestré son propre renversement par les militaires en novembre 2025, annonçait son intention de rentrer en Guinée-Bissau et de briguer à nouveau la présidence lors du scrutin prévu le 6 décembre. L’ancien président, qui se trouvait en exil, entendait ainsi reprendre pied dans le jeu politique national.
Mais la junte ne veut pas de ce retour. Car Embaló n’est pas un opposant ordinaire. Il demeure l’ancien chef de l’État et conserve des réseaux au sein de l’appareil politique et, semble-t-il, de certaines composantes des forces de sécurité. Son retour pourrait donc potentiellement transformer une élection de transition en affrontement entre deux légitimités : celle revendiquée par l’ancien président et celle que tente de construire le pouvoir militaire. La junte a d’ailleurs empêché ce retour, invoquant l’absence de conditions de sécurité suffisantes et la nécessité de préserver l’ordre public.
Dès lors, le désarmement des éléments réputés fidèles à Embaló apparaît beaucoup plus qu’une simple opération administrative. Il ressemble à une tentative de réduire les marges de manœuvre de l’ancien président avant qu’il ne puisse retrouver une capacité d’action à Bissau.
Horta N’Tam en passe de verrouiller la transition
La junte affirme vouloir restaurer l’ordre constitutionnel et organiser des élections. Mais plus l’échéance électorale approche, plus elle multiplie les mesures susceptibles de limiter l’activité de son principal adversaire. Le problème est que la frontière entre sécurisation et confiscation du processus politique devient de plus en plus ténue.
Le calendrier lui-même commence d’ailleurs à vaciller. Le jeudi 8 octobre, le Premier ministre de transition et la Commission électorale ont estimé que les conditions n’étaient pas réunies pour organiser les élections présidentielle et législatives du 6 décembre. Un report apparaît désormais comme une hypothèse sérieuse.
Cette évolution est particulièrement préoccupante. Car reporter une élection dans un contexte de transition militaire n’est jamais un acte politiquement neutre. Il peut être justifié par des impératifs de sécurité, mais il peut aussi permettre à une junte de prolonger son contrôle du pouvoir.
Le précédent qui nourrit les inquiétudes
La Guinée-Bissau possède une histoire politique particulièrement fragile. Le pays a connu plusieurs coups d’État et de nombreuses tentatives de putsch depuis son indépendance. Le coup de novembre 2025 s’inscrit donc dans une longue tradition d’instabilité militaire. Cette fragilité rend particulièrement dangereuse toute confrontation entre factions de l’armée.
La situation actuelle est d’autant plus délicate que la garde présidentielle constitue traditionnellement un élément sensible de l’équilibre sécuritaire autour du chef de l’État. Son désarmement et sa mise sous contrôle de l’état-major traduisent donc une volonté manifeste de la hiérarchie militaire de reprendre la maîtrise de l’ensemble de l’appareil sécuritaire.
Le paradoxe est désormais saisissant : la junte justifie son maintien au pouvoir par la nécessité de stabiliser le pays avant de rendre le pouvoir aux civils. Mais les mesures prises pour garantir cette stabilité risquent elles-mêmes de rendre impossible l’organisation d’une élection consensuelle. Si Embaló continue d’être empêché de rentrer, si ses réseaux militaires sont neutralisés et si le scrutin est reporté, la crédibilité du processus électoral sera sérieusement fragilisée.
La communauté internationale, et particulièrement la CEDEAO, se retrouve ainsi face à un test majeur. L’organisation régionale a déjà été confrontée à plusieurs transitions militaires en Afrique de l’Ouest. La Guinée-Bissau lui offre désormais un nouveau défi : empêcher qu’une transition présentée comme temporaire ne devienne un régime militaire durable. Le Sénégal, voisin immédiat de la Guinée-Bissau, a d’ailleurs appelé le 8 octobre au dialogue et à la levée des restrictions politiques, alors que le calendrier électoral est menacé.
Embaló peut-il encore revenir dans le jeu ?
La réponse dépendra moins, finalement, de la volonté de l’ancien président que de l’évolution du rapport des forces au sein de l’armée. Lui qui pensait pouvoir revenir dans son pays pour reprendre le pouvoir présidentiel se trouve confronté à un barrage de la junte qu’il n’avait pas prévu. Il peut toujours revendiquer une légitimité électorale et politique. Mais le chef de la junte, Horta N’Tam dispose, lui, du contrôle de l’appareil d’État et des forces armées. Entre les deux hommes, le rapport des forces ne se joue donc pas seulement dans les urnes : il se joue actuellement pour dans les casernes.
DJÉNÉBA TOURÉ