Sénégal : Diomaye-Sonko, les frères ennemis

Pendant des mois, ils ont cultivé l’image d’un tandem fusionnel, presque indissociable. L’un, stratège charismatique empêché de concourir ; l’autre, technocrate discret propulsé candidat par fidélité politique. Mais à mesure que le pouvoir s’installe à Dakar, la relation entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko se transforme en duel feutré, puis en affrontement politique à peine voilé. Le premier meeting de la coalition Diomaye Président, organisé le samedi 9 mai 2026 à Mbour, fief du chef de l’Etat situé à une centaine de kilomètres de Dakar, en a offert une démonstration éclatante.

Officiellement, le rassemblement devait célébrer l’unité de la majorité et remercier les militants ayant porté le duo au pouvoir après la présidentielle historique de mars 2024. Mais derrière les slogans de cohésion, l’objectif réel semblait ailleurs : montrer que Bassirou Diomaye Faye dispose désormais d’une base politique propre, capable de rivaliser avec le Pastef, toujours solidement contrôlé par Ousmane Sonko.

Le symbole le plus frappant fut paradoxalement l’absence du président lui-même. Annoncé par les organisateurs, Bassirou Diomaye Faye n’a finalement pas fait le déplacement, retenu officiellement par un voyage au Kenya. Le chef de l’Etat s’est contenté d’un message vidéo enregistré, remerciant ses partisans et appelant à préserver « l’esprit du projet ». Une absence qui a nourri toutes les spéculations dans un contexte déjà explosif.

Car depuis plusieurs semaines, les tensions entre les deux hommes ne relèvent plus des simples rivalités de cour. Elles se manifestent publiquement. Ousmane Sonko multiplie les critiques à peine voilées contre « certains entourages » qui chercheraient à isoler le président de la ligne originelle du projet Pastef. Ses partisans dénoncent une présidence devenue trop institutionnelle, trop prudente, voire trop perméable aux anciens réseaux de l’appareil d’Etat.

En face, les soutiens de Bassirou Diomaye Faye reprochent au Premier ministre ses sorties intempestives, son omniprésence médiatique et sa difficulté à accepter l’existence d’un pouvoir présidentiel autonome. Plusieurs cadres proches du chef de l’Etat estiment désormais que Sonko se comporte davantage comme un leader parallèle que comme un chef de gouvernement soumis à l’autorité présidentielle.

Cette rupture progressive s’est également traduite dans l’appareil d’Etat. Depuis plusieurs mois, de nombreuses figures réputées proches d’Ousmane Sonko ont été progressivement écartées ou marginalisées dans l’entourage présidentiel. Des conseillers, communicants et relais influents du Pastef historique ont disparu des cercles de décision autour de Bassirou Diomaye Faye. A Dakar, beaucoup y voient la marque d’une stratégie assumée : construire un pouvoir présidentiel affranchi de la tutelle politique du Premier ministre.

Le meeting de Mbour apparaît ainsi comme une étape supplémentaire dans cette émancipation. En mobilisant plusieurs responsables locaux et des réseaux jusque-là peu visibles, la coalition Diomaye Président cherchait à démontrer qu’elle pouvait exister en dehors de la machine militante du Pastef. Un signal politique lourd de sens dans un pays où la bataille des appareils précède souvent les ruptures ouvertes.

Cette rivalité fragilise toutefois un pouvoir encore jeune. L’alternance portée par le duo Sonko-Diomaye avait suscité un immense espoir au Sénégal et bien au-delà. Après des années de tensions politiques sous Macky Sall, l’arrivée au pouvoir d’une génération présentée comme souverainiste, réformatrice et anti-système avait été saluée par une partie de la jeunesse africaine.

Mais l’euphorie des premiers mois laisse désormais place à l’inquiétude. Les investisseurs étrangers observent avec nervosité cette cohabitation conflictuelle au sommet de l’Etat. Plusieurs partenaires financiers redoutent que les luttes internes paralysent les réformes économiques promises, notamment sur la dette, les hydrocarbures ou les grands projets d’infrastructures.

Dans les milieux diplomatiques et bancaires ouest-africains, certains commencent à évoquer le risque d’un pouvoir bicéphale ingouvernable. Les institutions financières internationales, déjà prudentes face au discours souverainiste du nouveau régime, surveillent désormais la stabilité politique du pays avec davantage de réserve. Or le Sénégal demeure dépendant des financements extérieurs et de la confiance des marchés pour soutenir ses ambitions économiques.

Mais il est vrai que Bassirou Diomaye Faye doit en grande partie son ascension à Ousmane Sonko lui-même. Empêché de se présenter à la présidentielle après ses condamnations judiciaires, le leader du Pastef avait désigné son fidèle compagnon comme candidat de substitution. Beaucoup voyaient alors en Diomaye un président de transition politique, appelé à gouverner dans l’ombre de Sonko.

Un an plus tard, le scénario semble avoir changé. Le président sénégalais paraît déterminé à exercer pleinement le pouvoir que lui confère la Constitution. Et Ousmane Sonko, figure centrale du mouvement, semble de moins en moins disposé à rester simple numéro deux.

Au Sénégal, beaucoup redoutent désormais que cette rivalité entre les deux hommes qui ont incarné l’espoir du changement ne se transforme en fracture durable du camp au pouvoir. Car derrière le duel des ambitions personnelles se joue aussi l’avenir d’une alternance qui avait promis de rompre avec les crises politiques du passé.

MOUFTAOU BADAROU

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