L’ancien président sénégalais Macky Sall nourrit désormais une ambition mondiale : succéder à António Guterres à la tête de l’Organisation des Nations unies. Une candidature qui peut surprendre au regard des nombreux prétendants déjà en lice, mais qu’il serait hasardeux de considérer comme symbolique ou vouée à l’échec. En diplomatie internationale, les élections ne récompensent pas toujours le candidat le plus célèbre, le plus méritant ou le plus populaire; elles consacrent souvent celui qui parvient à réunir le plus large consensus.
Sur le plan juridique, rien ne s’oppose aujourd’hui à cette candidature. Contrairement à certaines spéculations alimentées par le débat politique sénégalais, Macky Sall ne fait l’objet d’aucune condamnation judiciaire susceptible de compromettre son éligibilité. Son ambition est donc pleinement légitime. Mais la véritable question est ailleurs : possède-t-il les cartes nécessaires pour convaincre les décideurs qui comptent réellement ?
En effet, l’élection du secrétaire général de l’ONU n’obéit pas aux règles d’une campagne électorale classique. Ce ne sont ni les peuples ni même l’ensemble des États membres qui désignent le futur patron des Nations unies. Le véritable centre de gravité se trouve au Conseil de sécurité. Pour espérer être proposé à l’Assemblée générale, un candidat doit avant tout franchir l’obstacle des cinq membres permanents — les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni — dont chacun dispose d’un droit de veto. Autrement dit, il suffit qu’une seule de ces grandes puissances s’oppose à un candidat pour mettre un terme à ses ambitions.
Cette réalité transforme l’élection en une vaste négociation diplomatique où les compromis l’emportent souvent sur le prestige personnel. L’histoire récente montre d’ailleurs que plusieurs secrétaires généraux sont apparus comme des candidats de consensus plutôt que comme les favoris naturels du départ. Dans cette compétition discrète mais féroce, Macky Sall peut faire valoir plusieurs arguments solides.
Le premier est son expérience présidentielle. Douze années à la tête du Sénégal lui ont permis d’acquérir une connaissance approfondie des grands enjeux internationaux. Il a participé aux principaux sommets mondiaux, dialogué avec les dirigeants des grandes puissances et représenté son pays sur les principaux dossiers diplomatiques de la dernière décennie. Cette expérience constitue un capital politique dont peu de candidats disposent.
Son deuxième atout réside dans son rôle continental. À la présidence de l’Union africaine, il a été confronté à plusieurs crises majeures : insécurité au Sahel, transitions politiques, relations entre l’Afrique et ses partenaires internationaux. Après son départ du pouvoir, sa nomination comme envoyé spécial du Pacte de Paris pour les peuples et la planète lui a permis de demeurer actif sur les questions liées au financement du développement et à la lutte contre le changement climatique, deux priorités majeures de l’agenda onusien.
À cela s’ajoute un troisième levier : son réseau diplomatique. Au fil des années, Macky Sall a noué des relations étroites avec de nombreux chefs d’État africains, européens, asiatiques et du Golfe. Dans une élection où chaque soutien compte et où les alliances se construisent patiemment, ce capital relationnel peut peser davantage que la notoriété médiatique.
Le soutien officiel du président Bassirou Diomaye Faye constitue également un tournant stratégique. Jusqu’à cette annonce, certains observateurs estimaient que la candidature de l’ancien président souffrait d’un manque de légitimité nationale. Désormais, Macky Sall bénéficie du soutien officiel de son pays et de l’appareil diplomatique sénégalais. Ce ralliement dissipe une incertitude qui aurait pu fragiliser sa campagne auprès des partenaires étrangers.
Enfin, il existe un argument géopolitique difficile à ignorer. De nombreux États considèrent qu’après plusieurs secrétaires généraux européens, asiatiques et latino-américains, l’heure est venue pour l’Afrique d’accéder à nouveau à la tête des Nations unies. Si cette revendication parvient à fédérer l’Union africaine autour d’un candidat unique, elle pourrait constituer un puissant levier diplomatique.
Mais cette candidature comporte également de sérieuses fragilités. Les violences ayant marqué les manifestations de son second mandat continuent d’alimenter les critiques des organisations de défense des droits humains. À cela s’ajoute la controverse autour de la réévaluation de la dette publique sénégalaise après son départ du pouvoir. Même en l’absence de poursuites judiciaires, ces dossiers offrent des arguments à ceux qui souhaiteraient faire entrave à sa candidature.
Or, dans le système onusien, il n’est pas nécessaire qu’une majorité de pays rejette un candidat: il suffit qu’un seul membre permanent du Conseil de sécurité estime ces controverses incompatibles avec les exigences de la fonction et décide d’utiliser son droit de veto.
Face à lui, plusieurs concurrents apparaissent aujourd’hui mieux positionnés. L’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet possède une solide expérience du système des Nations unies après avoir dirigé le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. L’Argentin Rafael Grossi bénéficie de la visibilité que lui confère la direction de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), au cœur des grands dossiers nucléaires mondiaux. Quant à la Costaricienne Rebeca Grynspan, actuelle secrétaire générale de la CNUCED, elle connaît parfaitement les rouages administratifs et diplomatiques de l’organisation.
Dans ces conditions, Macky Sall n’apparaît pas parmi les favoris naturels de cette élection. Mais le qualifier de simple figurant procéderait d’une grave erreur d’analyse. L’élection du secrétaire général de l’ONU est moins une compétition de popularité qu’une subtile partie d’échecs diplomatique où les équilibres géopolitiques, les vetos et les compromis valent souvent davantage que les pronostics.
L’ancien président sénégalais avance donc avec le statut d’outsider. Un statut inconfortable, certes, mais parfois redoutablement efficace. Dans l’histoire des grandes organisations internationales, les surprises ne sont pas rares. Et si les favoris partent avec une longueur d’avance, ce sont parfois les outsiders qui franchissent la ligne d’arrivée.
Le verdict tombera en décembre prochain. D’ici à là, la véritable campagne se jouera loin des projecteurs, dans les couloirs feutrés de la diplomatie mondiale.
MOUFTAOU BADAROU