Santé au Bénin : la question de l’espérance de vie

L’espérance de vie est bien plus qu’une simple donnée statistique. Elle constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs du niveau de développement d’un pays, de l’efficacité de son système de santé et, plus largement, de la qualité de vie de sa population. Sous cet angle, le Bénin reste confronté à un défi majeur.

Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’espérance de vie au Bénin atteignait en 2024 environ 61,2 ans pour les hommes et 66,5 ans pour les femmes, soit une moyenne de 63,8 ans. Ce chiffre place le pays au 158ᵉ rang mondial, très loin des pays développés où, par exemple, une Française peut espérer vivre plus de 85 ans et un Français près de 80 ans.

Ces écarts ne peuvent évidemment pas être réduits à une seule cause. Ils reflètent une combinaison complexe de facteurs économiques, sanitaires, éducatifs, environnementaux et culturels. Le rapport sur l’état de santé du Bénin publié par le ministère de la Santé met d’ailleurs en évidence les nombreuses difficultés auxquelles le système sanitaire est confronté, tout en présentant les réformes engagées pour améliorer la prise en charge des populations.

Mais au-delà des investissements dans les infrastructures hospitalières ou du recrutement de personnels de santé, une question mérite d’être posée : la bataille de la santé publique ne se joue-t-elle pas d’abord en dehors des hôpitaux ? La prévention demeure probablement le maillon le plus déterminant de toute politique sanitaire. Or, prévenir suppose avant tout informer. Une population qui ne comprend pas les risques auxquels elle est exposée ou qui ignore les comportements favorables à sa santé ne peut pleinement bénéficier des politiques publiques mises en œuvre.

La santé ne peut donc plus être pensée comme une affaire exclusivement médicale. Elle est aussi une question de pédagogie. Chaque citoyen doit devenir acteur de sa propre santé plutôt que simple bénéficiaire des soins lorsque la maladie survient. Cette dimension éducative est d’autant plus importante que le Bénin possède une forte tradition de médecine ancestrale. Pendant longtemps, les débats ont opposé médecine moderne et médecine traditionnelle comme si elles étaient incompatibles. Pourtant, plusieurs expériences démontrent aujourd’hui le contraire.

Dans le département du Couffo, par exemple, une collaboration entre guérisseurs traditionnels, médecins et infirmiers a vu le jour avec l’appui de la Fondation Raoul Follereau. Cette initiative repose sur une idée simple : pour convaincre les populations, encore faut-il parler leur langage, comprendre leurs croyances et respecter leurs références culturelles.

Car soigner ne consiste pas uniquement à prescrire des médicaments. C’est aussi comprendre les représentations que chacun se fait de la maladie, de la douleur ou de la guérison. Une politique sanitaire qui ignore cette réalité culturelle risque de rencontrer de fortes résistances, même lorsqu’elle repose sur des bases scientifiques solides.

Autre défi majeur : l’automédication. Dans de nombreuses localités, les médicaments circulent facilement sans véritable contrôle, tandis que leur utilisation reste parfois approximative. Les antibiotiques en offrent une illustration préoccupante. Leur consommation inadaptée favorise le développement de résistances bactériennes qui constituent aujourd’hui l’une des plus grandes menaces sanitaires mondiales. Paradoxalement, cette situation coexiste avec une remarquable connaissance populaire des plantes médicinales, patrimoine qu’il serait sans doute contre-productif d’écarter. L’enjeu consiste plutôt à construire des passerelles entre ces savoirs traditionnels et les exigences de la médecine moderne.

Cette réflexion conduit finalement à une évidence souvent oubliée : la qualité d’un système de santé ne se mesure pas uniquement au nombre d’hôpitaux construits ou d’équipements acquis. Elle dépend aussi de la capacité des professionnels à accompagner les patients, à expliquer les traitements, à instaurer une relation de confiance et à promouvoir durablement les bons comportements. Former les soignants de demain ne signifie donc pas seulement renforcer leurs compétences scientifiques. Cela suppose également de développer leurs capacités d’écoute, de communication et d’éducation sanitaire.

Le véritable défi du Bénin est peut-être là : bâtir une médecine qui soigne sans rompre avec les réalités sociales, qui respecte les cultures tout en diffusant les connaissances scientifiques, et qui place la prévention au cœur de l’action publique. Car augmenter l’espérance de vie ne dépend pas uniquement des progrès de la médecine. Cela dépend aussi de notre capacité collective à faire de chaque citoyen le premier gardien de sa propre santé.

JULIE AGUENOU

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