À mesure que le conflit malien s’enlise, l’or apparaît plus que jamais comme le nerf de la guerre. Dans plusieurs régions du pays, notamment dans le sud-ouest et l’ouest aurifère, les groupes jihadistes affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), branche sahélienne d’Al-Qaïda, semblent avoir fait des sites miniers artisanaux une nouvelle source de financement. Les récentes attaques visant des exploitations tenues ou financées par des ressortissants chinois illustrent une évolution inquiétante : la transformation progressive des zones aurifères en territoires de prédation économique.
Le 12 mai 2025, à Naréna, à une centaine de kilomètres de Bamako, des hommes armés ont attaqué un site d’orpaillage artisanal exploité par des intérêts chinois. Deux techniciens chinois ont été enlevés, plusieurs engins incendiés et trois mineurs africains tués. Les autorités locales et plusieurs observateurs ont rapidement attribué l’opération au Jnim, déjà implanté dans cette zone.
Au-delà de l’effet spectaculaire de ces attaques, leur logique est avant tout financière. Depuis plusieurs années, les groupes jihadistes sahéliens ont développé une économie parallèle fondée sur les taxes illégales, les rançons et le contrôle des axes commerciaux. L’or artisanal représente désormais un gisement de revenus particulièrement attractif. Dans un pays où l’or constitue plus de 80 % des recettes d’exportation et où près de deux millions de personnes vivent directement ou indirectement de l’orpaillage, contrôler les mines revient à contrôler une partie de l’économie nationale.
Les opérateurs chinois sont devenus des cibles privilégiées. Depuis le retrait progressif de nombreuses entreprises occidentales et le durcissement des relations entre Bamako et ses partenaires traditionnels, les investisseurs chinois ont considérablement renforcé leur présence dans les secteurs miniers maliens. Des dizaines d’entreprises de taille moyenne exploitent aujourd’hui des sites semi-industriels ou artisanaux à travers le pays.
Pour le Jnim, ces acteurs étrangers représentent une double opportunité. D’une part, ils disposent de ressources financières importantes et peuvent être contraints de payer des «taxes de protection » pour poursuivre leurs activités. D’autre part, leurs employés constituent des otages à forte valeur marchande. L’enlèvement de techniciens ou d’ingénieurs étrangers permet d’obtenir rapidement des rançons substantielles ou de négocier des échanges de prisonniers.
Les experts sécuritaires observent d’ailleurs une professionnalisation croissante de cette stratégie. Les jihadistes ne cherchent plus seulement à détruire. Ils cherchent à administrer l’économie des territoires qu’ils infiltrent. Dans plusieurs zones rurales, les exploitants miniers sont confrontés à un choix simple : payer ou partir. Les groupes armés imposent des prélèvements sur la production, contrôlent les accès aux sites et arbitrent parfois les conflits locaux. Cette forme de gouvernance criminelle renforce leur influence auprès des populations tout en finançant leurs opérations militaires.
L’enjeu dépasse largement le cadre des mines artisanales. Les revenus générés par les rançons et les prélèvements clandestins permettent au Jnim d’acheter des armes, des drones commerciaux, des motos et de rémunérer ses combattants. Plusieurs analystes estiment que l’organisation tire déjà plusieurs dizaines de millions de dollars par an de l’extorsion et des activités économiques qu’elle contrôle dans le Sahel.
Pour la junte malienne, cette situation constitue un défi stratégique majeur. Malgré l’appui des forces russes de l’Africa Corps et les opérations militaires menées depuis 2021, les attaques contre les infrastructures économiques continuent de se multiplier. Les jihadistes semblent désormais privilégier l’asphyxie économique autant que la confrontation armée directe.
La multiplication des attaques contre les intérêts chinois révèle ainsi une réalité plus profonde : au Mali, la bataille pour l’or est devenue inséparable de la bataille pour le pouvoir. En s’imposant comme percepteurs clandestins des richesses minières, les hommes du Jnim ne financent pas seulement leurs offensives, ils construisent progressivement une économie de guerre capable de concurrencer l’autorité de l’État sur une partie du territoire malien.
NADINE FOUMANGOYE