Sahel : l’ennemi qui nous est commun

Les attaques spectaculaires menées contre l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey, en janvier puis en juin 2026, ont rappelé une réalité inquiétante : malgré les offensives militaires et les changements de régime intervenus ces dernières années au Sahel, les groupes djihadistes demeurent capables de frapper des cibles hautement symboliques au cœur même des capitales.
Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, des combattants de l’État islamique au Sahel ont attaqué l’aéroport de Niamey et la base militaire qui y est adossée. Plusieurs appareils ont été endommagés et les assaillants ont démontré leur capacité à mener une opération complexe contre l’un des sites les plus sécurisés du pays. Quelques mois plus tard, le 18 juin, une nouvelle attaque visant le même aéroport a fait plusieurs victimes parmi les forces de sécurité. Cette fois, l’opération a été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM ou GSIM), affilié à Al-Qaïda. Ces deux événements illustrent la rivalité croissante entre les principales organisations djihadistes qui se disputent aujourd’hui le contrôle du Sahel.
Le JNIM, créé en 2017, est aujourd’hui la branche sahélienne d’Al-Qaïda. Il résulte de la fusion de plusieurs groupes armés opérant au Mali. Son chef historique est le Touareg malien Iyad Ag Ghali, ancien chef rebelle devenu figure centrale du djihadisme régional. Sous son autorité, le mouvement s’est étendu du nord du Mali vers le Burkina Faso, le Niger et, plus récemment, vers les États côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Face à lui se trouve l’État islamique au Sahel, héritier de l’ancien État islamique au Grand Sahara. Cette organisation reconnaît l’autorité de la nébuleuse État islamique et cherche à imposer son influence dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les deux groupes partagent une idéologie salafiste djihadiste, mais se livrent également une lutte féroce pour le contrôle des territoires, des routes commerciales et des populations locales.
Autour de ces deux pôles gravitent d’autres organisations armées, notamment Boko Haram et sa branche dissidente Iswap (Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest), très actives dans le bassin du lac Tchad, au Nigeria, au Niger, au Tchad et au Cameroun. Et, contrairement à une idée répandue, ces groupes ne vivent pas essentiellement de financements venus du Moyen-Orient. Leur principale force réside dans leur capacité à générer des ressources localement.
Le JNIM et l’État islamique au Sahel prélèvent des taxes sur les populations vivant sous leur contrôle, imposent des droits de passage sur certaines routes, participent aux trafics transfrontaliers et tirent profit de la contrebande. Les rançons versées lors d’enlèvements constituent également une source importante de revenus. Les groupes récupèrent par ailleurs des armes, véhicules et munitions lors d’attaques contre les armées nationales.
Cette autonomie financière explique en partie leur résilience malgré les opérations militaires conduites depuis plus d’une décennie dans la région.
Longtemps concentrée au Mali, l’insurrection djihadiste s’est progressivement propagée au Burkina Faso et au Niger avant de menacer les pays côtiers du golfe de Guinée. Le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire ont déjà subi plusieurs attaques ou tentatives d’infiltration dans leurs zones frontalières septentrionales. Les experts redoutent désormais l’ouverture d’un corridor reliant les sanctuaires sahéliens à l’océan Atlantique.
Face à cette menace, les États de la région multiplient les initiatives de coopération. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont créé une force conjointe dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (AES). Des opérations coordonnées sont régulièrement menées le long des frontières communes afin de poursuivre les groupes armés au-delà des limites nationales.
De leur côté, les pays côtiers renforcent leurs dispositifs sécuritaires dans les zones frontalières, développent le partage du renseignement et coopèrent davantage avec leurs voisins sahéliens. La surveillance aérienne, l’utilisation de drones, la sécurisation des axes routiers et la lutte contre les circuits de financement clandestins figurent parmi les priorités affichées.
Pour autant, la réponse militaire ne saurait suffire. Les spécialistes soulignent que la pauvreté, l’absence de services publics, les conflits fonciers et le sentiment d’abandon de certaines populations constituent un terreau favorable au recrutement djihadiste. Tant que ces facteurs persisteront, le Sahel restera l’un des principaux foyers d’instabilité du continent africain.
Les attaques répétées de Niamey démontrent que la menace n’est plus cantonnée aux zones reculées. Désormais, ce sont les centres urbains, les infrastructures stratégiques et les symboles mêmes de l’État qui sont visés. Un défi majeur pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
MOUFTAOU BADAROU

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