En République démocratique du Congo, la manœuvre est désormais lisible : ouvrir la voie à un troisième mandat pour Félix Tshisekedi en contournant l’article 220 de la Constitution, qui interdit toute révision portant sur le nombre et la durée des mandats présidentiels. Mais ce scénario ne fait pas de Kinshasa un cas isolé. La RDC s’apprête à rejoindre un « club » aussi discret qu’influent : celui des chefs d’État africains ayant réussi, par révision constitutionnelle ou adoption d’une nouvelle Constitution, à se maintenir au pouvoir au-delà de la limite théorique de deux mandats.
Une mécanique éprouvée ailleurs
Les précédents régionaux sont nombreux et bien documentés. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso a fait modifier sa Constitution en 2015, par un référendum boycotté par l’opposition, pour rallonger ses mandats et se représenter. Au Rwanda, Paul Kagame a opéré la même mécanique la même année, levant la limitation des mandats pour rester au pouvoir. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a « réinitialisé » son compteur en 2020 via une nouvelle Constitution, lui permettant de briguer un troisième mandat. Dans les trois cas, le schéma est similaire : une réforme constitutionnelle présentée comme une « refondation » ou une «modernisation » de l’État, une opposition marginalisée, des protestations internationales qui finissent par s’émousser, et un maintien au pouvoir qui s’installe dans la durée.
La RDC reprend, avec ses spécificités, cette grammaire politique. Le Sénat a adopté, en juin 2026, un projet de réforme constitutionnelle visant à « remettre à zéro les compteurs des mandats présidentiels ». Si le texte est promulgué, un référendum sera organisé pour adopter une nouvelle Constitution, qui permettra à Tshisekedi de briguer un troisième mandat, les précédents n’étant plus pris en compte. La Cour constitutionnelle a déjà approuvé une loi sur le référendum qui, selon ses détracteurs, ouvre la voie à ce scénario.
Guerre, refondation et légitimation populaire
Ce qui distingue toutefois le cas congolais, c’est le contexte de guerre à l’Est et la narration d’une « refondation de l’État » en période de crise. Tshisekedi conditionne l’organisation de l’élection de 2028 à la fin du conflit dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, et lie la révision constitutionnelle à la nécessité de stabiliser le pays. Lors d’une conférence de presse en mai 2026, il a déclaré : « Je n’ai pas sollicité un troisième mandat. Mais, je vous le dis, si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. » Cette formule, apparemment prudente, est en réalité calibrée : elle renvoie la responsabilité au peuple tout en préparant le terrain juridique et politique d’une prolongation du pouvoir.
Comme à Brazzaville, Kigali ou Abidjan, la révision est présentée non comme un simple maintien au pouvoir, mais comme une étape nécessaire d’une « refondation » ou d’une «modernisation » institutionnelle. À Kinshasa, l’Union sacrée avait fixé au 20 mai 2026 la date butoir des contributions à la révision constitutionnelle, officiellement pour « refonder la République », officieusement pour ouvrir à Tshisekedi la voie d’un troisième mandat.
Opposition, Églises et limites de la contestation
L’opposition congolaise, structurée autour de la Coalition Article 64 (C64), dénonce un détournement de la Constitution et un risque de confrontation avec la rue. Des figures comme Martin Fayulu, Moïse Katumbi ou Jean-Marc Kabund réaffirment leur refus de toute révision permettant un troisième mandat. L’Église catholique, par la voix du cardinal Ambongo, a également exprimé ses réserves, tandis que certaines Églises de Réveil semblent avoir changé de camp, soutenant implicitement le projet.
Pourtant, l’histoire récente des troisièmes mandats en Afrique montre que la contestation, même forte, ne suffit pas toujours à inverser la tendance. Au Rwanda, en Côte d’Ivoire ou au Congo-Brazzaville, l’opposition a perdu, la communauté internationale a protesté puis «encaissé ». En RDC, la question est de savoir si la combinaison d’une guerre prolongée, d’une opposition fragmentée et d’un soutien religieux partiel permettra de briser ce schéma.
Un test pour la norme des deux mandats en Afrique
L’enjeu dépasse la seule personne de Tshisekedi. La RDC, par sa taille, son poids démographique et ses ressources, est un laboratoire politique pour le continent. Si un troisième mandat y est validé, cela renforcera une norme de fait : la limitation des mandats, inscrite dans de nombreuses Constitutions africaines issues des transitions des années 1990, peut être contournée par des révisions « légales » et des référendums contrôlés.
À l’inverse, une résistance réussie – par la rue, les institutions ou une pression internationale plus ferme – pourrait inverser la tendance et rappeler que la limite des deux mandats n’est pas une simple clause technique, mais un garde-fou démocratique essentiel. Pour l’instant, la RDC s’aligne sur les précédents régionaux. Reste à savoir si elle deviendra un nouveau chapitre de la série des troisièmes mandats, ou un contre-modèle qui réaffirme la primauté de la Constitution sur la tentation du pouvoir prolongé.
FORTUNÉ NZABA