Présidentielle 2029 au Sénégal : la bataille a-t-elle déjà commencé ?

Le pouvoir sénégalais n’a que deux ans. Pourtant, il donne déjà le sentiment d’être entré dans une campagne présidentielle qui ne dit pas encore son nom. Lorsque Bassirou Diomaye Faye prêtait serment le 2 avril 2024, le Sénégal découvrait un tandem politique inédit. D’un côté, un président élu dès le premier tour grâce au soutien décisif d’Ousmane Sonko ; de l’autre, un leader charismatique, empêché de se présenter en raison de ses démêlés judiciaires, mais devenu Premier ministre et principal artisan de la victoire du PASTEF. Les deux hommes promettaient une « rupture » historique avec les pratiques politiques du passé, fondée sur la transparence, la souveraineté économique et la refondation des institutions. Deux ans plus tard, cette complémentarité laisse progressivement place à une compétition plus silencieuse, mais de plus en plus perceptible.
La rupture n’est pas officiellement consommée. Les deux responsables continuent d’afficher leur volonté de préserver l’unité du pouvoir. Pourtant, les épisodes politiques qui se succèdent depuis plusieurs mois révèlent une redistribution progressive des rapports de force, au point que certains observateurs parlent désormais d’une coexistence de deux centres de pouvoir.
Le premier tournant est intervenu avec la réforme constitutionnelle portée par la majorité parlementaire issue du PASTEF. Ce texte ambitionnait notamment de renforcer les pouvoirs du Parlement, d’encadrer davantage le droit présidentiel de dissoudre l’Assemblée nationale et de remplacer l’actuel Conseil constitutionnel par une Cour constitutionnelle. Saisi par le président Bassirou Diomaye Faye lui-même, le Conseil constitutionnel a finalement censuré une partie substantielle de cette réforme.
Au-delà du débat juridique, ce recours a été interprété comme un signal politique fort : le chef de l’État entend exercer pleinement les prérogatives que lui confère la Constitution et rappeler que la légitimité présidentielle ne saurait être subordonnée à celle du parti majoritaire.
Depuis son accession au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye semble poursuivre un objectif clair : passer progressivement du statut de « candidat de Sonko » à celui de véritable chef de l’État. Cette évolution se traduit par une volonté d’affirmer son autorité institutionnelle, de consolider son propre réseau au sein de l’administration, de multiplier les initiatives diplomatiques et de construire une légitimité autonome qui ne repose plus uniquement sur son compagnon de lutte.
Chaque nomination, chaque arbitrage gouvernemental, chaque déplacement officiel contribue ainsi à installer un pouvoir davantage centré sur la fonction présidentielle que sur l’appareil partisan.
En face, Ousmane Sonko conserve un avantage politique considérable : celui de la base militante. Président du PASTEF et figure fondatrice du mouvement, il demeure l’homme qui incarne le « Projet » ayant porté l’alternance de 2024. Son influence sur la majorité parlementaire et sur une large partie des cadres du parti lui offre un levier politique de premier ordre, capable d’orienter les grandes réformes et de peser sur les équilibres internes du pouvoir.
Mais ces derniers jours, les divergences se sont exprimées avec une intensité rarement atteinte. Lors de l’inauguration du siège du PASTEF à Touba, le 12 juillet 2026, Ousmane Sonko a lancé une offensive politique d’une rare virulence contre le chef de l’État. Devant ses militants, l’ancien Premier ministre a accusé Bassirou Diomaye Faye de privilégier désormais ses propres ambitions politiques, notamment à travers la création de son propre mouvement, plutôt que les préoccupations des Sénégalais. Il a également dénoncé une dette publique devenue, selon lui, « quasi impayable », l’absence d’accord avec le Fonds monétaire international et un manque de résultats économiques. « Il faut que les Sénégalais sachent qu’ils ne sont nullement la préoccupation de Diomaye Faye », a-t-il affirmé.
Ces déclarations ont provoqué une réaction immédiate du camp présidentiel. La coalition soutenant Bassirou Diomaye Faye a dénoncé des propos « scandaleux », des attaques «crypto-personnelles » incompatibles avec les responsabilités institutionnelles de leur auteur et a rappelé que le chef de l’État était avant tout engagé dans « la recherche de solutions pour améliorer les conditions de vie de nos compatriotes ». Le communiqué a également visé ceux qui « privilégient la confrontation permanente » au détriment de l’action publique.
Quelques jours plus tard, le président Bassirou Diomaye Faye lui-même est sorti de sa réserve pour adresser un avertissement particulièrement ferme à son ancien compagnon de combat. Sans rompre officiellement avec lui, il a condamné les déclarations évoquant un possible renversement du pouvoir et rappelé que les institutions de la République ne sauraient être fragilisées par des discours susceptibles d’alimenter les tensions politiques. Rarement, depuis leur arrivée au pouvoir, les désaccords entre les deux hommes avaient été exprimés avec une telle netteté.
Derrière ces échanges apparaît une réalité plus profonde : le Sénégal expérimente désormais une forme de bicéphalisme politique. Le président détient la légitimité constitutionnelle, la maîtrise des institutions et le prestige de la fonction. Ousmane Sonko conserve, lui, une légitimité militante, partisane et parlementaire exceptionnelle. leurs intérêts ne convergeant plus, cet équilibre n’est plus viable. Leurs ambitions présidentielles deviennent ainsi des sources de blocages.
À cette équation s’ajoute un troisième acteur : Macky Sall. Même éloigné du pouvoir, l’ancien président conserve des relais dans l’administration, auprès d’une partie de l’opposition et au sein de l’ancienne majorité. Son éventuel retour dans le débat public pourrait accélérer les recompositions politiques et contraindre chaque camp à élargir son assise. Pour l’heure, aucune alliance nouvelle n’est toutefois formalisée.
La véritable question est désormais celle de 2029. La Constitution autorise Bassirou Diomaye Faye à solliciter un second mandat. Ousmane Sonko, lui, n’a jamais officiellement annoncé son intention de briguer la magistrature suprême. Mais son poids politique, son influence sur le PASTEF et sa popularité nourrissent naturellement toutes les spéculations. Dans les cercles politiques de Dakar, beaucoup considèrent que les affrontements actuels dépassent déjà la simple gestion du pouvoir : ils portent sur celui qui incarnera demain la continuité de la «rupture».
Trois scénarios se dessinent. Le premier serait celui d’un tandem préservé jusqu’à la prochaine présidentielle, avec un soutien de façade de Sonko à Diomaye Faye. Le deuxième verrait s’installer une compétition interne maîtrisée, chacun consolidant progressivement son influence sans provoquer de rupture ouverte. Le troisième, enfin, serait celui d’une fracture du camp de la rupture, susceptible de rebattre durablement les cartes de la vie politique sénégalaise et de rouvrir l’espace à une opposition aujourd’hui affaiblie.
L’histoire politique du Sénégal enseigne que les successions sont rarement de simples formalités. De Senghor à Abdou Diouf, de Wade à Idrissa Seck, de Macky Sall à plusieurs de ses anciens compagnons, les alliances de conquête ont souvent fini par se transformer en rivalités de pouvoir.
MAURICETTE AQUEREBURU

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