Ouganda : la traque de l’ennemi public numéro 1

Il fut un temps où Bobi Wine pouvait encore se promener dans Kampala avec une guitare, un micro et son célèbre béret rouge. Désormais, il vit à Washington, après avoir échappé à une chasse à l’homme de près de deux mois. Entre ces deux situations, il y a une décennie d’affrontements avec le pouvoir de Yoweri Museveni, faite d’arrestations, de violences, d’interdictions de meetings, de détentions et de mises sous surveillance. À 44 ans, Robert Kyagulanyi Ssentamu, devenu Bobi Wine en politique, est probablement l’opposant qui aura le plus défié le régime installé en Ouganda depuis 1986.

Son bras de fer avec le pouvoir remonte à son entrée en politique. Élu député en 2017, l’ancien chanteur de reggae devient rapidement une voix populaire de la jeunesse opposée à Museveni. En août 2018, lors d’une campagne électorale à Arua, il est arrêté avec d’autres opposants. Accusé dans un premier temps de possession illégale d’armes, puis poursuivi pour trahison, il affirme avoir été violemment torturé. Amnesty International a documenté des blessures visibles et demandé une enquête sur les allégations de torture. Les charges liées aux armes furent finalement abandonnées, avant que Bobi Wine ne soit immédiatement poursuivi pour trahison.

La répression ne s’arrête pas là. En novembre 2020, alors qu’il mène campagne pour la présidentielle de 2021, Bobi Wine est arrêté pour violation présumée des restrictions sanitaires liées au Covid-19. Son arrestation provoque des manifestations et une répression meurtrière. Après l’élection de janvier 2021, qu’il conteste, lui et son épouse sont maintenus pendant plusieurs jours sous surveillance policière et militaire à leur domicile. En octobre 2023, de retour d’un déplacement à l’étranger, il est de nouveau interpellé à l’aéroport d’Entebbe et conduit sous escorte à son domicile, que ses partisans décrivent alors comme une prison à ciel ouvert.

Mais pourquoi le fils du président, le général Muhoozi Kainerugaba, semble-t-il nourrir à son égard une hostilité aussi personnelle ? La réponse est à chercher dans la nature même du défi représenté par Bobi Wine. Muhoozi n’est pas seulement le fils du chef de l’État : il est devenu chef des forces de défense et apparaît comme le possible héritier politique de son père. Bobi Wine, lui, incarne précisément le contraire de cette perspective dynastique. Il mobilise une jeunesse qui n’a pratiquement connu aucun autre président que Museveni et dénonce la concentration du pouvoir entre les mains d’une même famille.

La rivalité est donc à la fois politique et, manifestement, personnelle. Muhoozi a multiplié sur les réseaux sociaux les attaques contre Bobi Wine, allant jusqu’à le qualifier de « terroriste » et à menacer publiquement de s’en prendre à lui. En 2025, le général avait déjà revendiqué la détention du garde du corps de Bobi Wine, Eddie Mutwe. Celui-ci est réapparu devant un tribunal dans un état jugé préoccupant, avec des signes de torture relevés par le ministre de la Justice. Ces épisodes ont donné une dimension particulièrement inquiétante au conflit entre les deux hommes.

Puis est venue l’élection présidentielle de janvier 2026. Museveni est proclamé vainqueur avec 71,6 % des voix, contre 24,7 % à Bobi Wine, qui rejette les résultats. Au lendemain du scrutin, les forces de sécurité encerclent son domicile. Bobi Wine parvient à s’échapper avant d’être arrêté. Commence alors une cavale spectaculaire. Pendant près de deux mois, il change de cachette, tandis que des barrages sont dressés et que les forces de sécurité le recherchent à travers le pays. Une coupure d’Internet complique également les communications. Paradoxalement, l’homme traqué réussit encore à publier des vidéos depuis ses lieux de clandestinité, défiant les militaires qui le recherchent.

Bobi Wine est finalement réapparu le 18 mars à Washington. Il n’a donné que très peu de détails sur son itinéraire, expliquant que révéler les conditions précises de son évasion pourrait mettre en danger ceux qui l’ont aidé. Il affirme cependant avoir bénéficié de complicités au sein même de l’appareil d’État, notamment de policiers et de militaires opposés à la manière dont le pays est gouverné.

Cette fuite pose désormais une question stratégique à l’opposition ougandaise : Bobi Wine peut-il combattre efficacement le régime depuis Washington ? Depuis l’étranger, il peut parler plus librement, alerter les gouvernements occidentaux, mobiliser les organisations internationales et documenter la répression. Mais la politique se gagne rarement uniquement depuis un exil. Elle se construit dans les quartiers, les villages, les universités, les syndicats, les marchés et les meetings. Or, c’est précisément cette présence physique que le régime cherche à empêcher.

Le problème est que la relève n’est pas évidente. Kizza Besigye, autre adversaire historique de Museveni, est lui-même emprisonné et poursuivi pour haute trahison. Quant aux cadres du National Unity Platform, ils sont régulièrement arrêtés ou poursuivis. Muwanga Kivumbi, figure importante du NUP et proche de Bobi Wine, a lui aussi été arrêté dans le contexte postélectoral. L’appareil répressif semble donc s’employer non seulement à neutraliser Bobi Wine, mais aussi à empêcher l’émergence d’un véritable second leader capable de reprendre le flambeau.

C’est peut-être là le véritable enjeu. Bobi Wine est devenu plus qu’un candidat : il est devenu le symbole d’une génération qui refuse de considérer la longévité politique de Museveni comme une fatalité. Mais une opposition démocratique ne peut durablement reposer sur un seul homme, aussi populaire soit-il.

MARIUS DE DRAVO

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