Nigeria : la loi des gangs

Le chiffre donne le vertige : au moins 87 personnes enlevées en seulement deux jours, les 26 et 27 septembre, dans les Etats du Niger et de Zamfara, au nord du Nigeria. Quarante-sept agriculteurs ont été capturés alors qu’ils récoltaient des arachides dans la région de Mariga, dans l’Etat du Niger. Le lendemain, une quarantaine de femmes ont été enlevées à Yargada, dans l’Etat de Zamfara. Deux attaques distinctes, deux territoires voisins, mais une même réalité : dans une partie du Nigeria, les gangs armés semblent désormais imposer leur propre loi. 

Ces enlèvements ne constituent pourtant pas un épisode isolé. Ils sont le symptôme le plus visible d’une économie criminelle qui s’est progressivement enracinée dans le nord du pays. Selon une étude de SBM Intelligence, 7 825 personnes ont été kidnappées au Nigeria entre juillet 2025 et juin 2026, soit une progression de 66 % en un an. Au moins 1 142 personnes ont été tuées dans les incidents liés aux enlèvements. Surtout, les familles nigérianes ont versé au moins 7,78 milliards de nairas de rançons, soit près de 5,8 millions de dollars.

Le phénomène a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement de quelques bandes opportunistes attaquant des voyageurs sur une route isolée. Le kidnapping est devenu un véritable marché criminel, avec ses réseaux, ses zones de repli, ses intermédiaires et surtout sa source de financement : la rançon. Dans le nord-ouest, les groupes armés ont compris qu’une population rurale pauvre mais nombreuse pouvait devenir une réserve presque inépuisable d’otages.

Zamfara est l’épicentre de cette dérive. Entre juillet 2025 et juin 2026, l’Etat a enregistré 236 incidents d’enlèvement et 1 921 victimes, soit près du quart des personnes kidnappées dans l’ensemble du Nigeria. Mais un chiffre paraît encore plus inquiétant : seulement quatre opérations de sécurité anti-enlèvement y ont été recensées sur la même période.

Ce décalage entre l’ampleur du phénomène et la réponse de l’Etat nourrit forcément une question politique : qui contrôle réellement certains territoires du nord-ouest nigérian? Officiellement, l’Etat fédéral et les gouvernements des Etats concernés. Dans les faits, les populations rurales vivent parfois avec d’autres règles : celles des hommes armés qui imposent des prélèvements, menacent les agriculteurs, volent le bétail et décident qui peut circuler ou travailler.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’agriculture est directement prise en otage. L’attaque de Mariga est révélatrice : les ravisseurs ont frappé les habitants au moment même où ils récoltaient leurs arachides. Le message est simple et redoutable : travailler peut devenir dangereux, récolter peut attirer les gangs et refuser de payer peut avoir des conséquences dramatiques.

Le kidnapping devient ainsi un instrument de contrôle économique. Les gangs ne cherchent pas seulement à obtenir une rançon immédiate. Ils peuvent également empêcher les populations de cultiver, provoquer leur déplacement et s’approprier progressivement des espaces ruraux difficiles à contrôler pour les forces de sécurité. Dans ces régions, l’insécurité devient alors un cercle vicieux : moins les habitants travaillent, plus ils s’appauvrissent ; plus ils s’appauvrissent, moins ils peuvent financer leur protection ou payer une rançon ; plus l’Etat est absent, plus les groupes armés prospèrent.

Et la frontière entre criminalité et terrorisme devient de plus en plus poreuse. Le nord du Nigeria doit simultanément affronter les groupes djihadistes, notamment Boko Haram et ses différentes factions, et des gangs criminels communément appelés bandits. Les deux phénomènes ne sont pas identiques, mais ils peuvent se nourrir mutuellement : circulation des armes, contrôle des territoires, enlèvements de masse et financement par les rançons.

Les chiffres de SBM Intelligence montrent d’ailleurs une réalité particulièrement complexe. La faction JAS de Boko Haram aurait capté environ 90 % des rançons effectivement versées au cours de la période étudiée, alors que les gangs criminels ordinaires ont enregistré un taux de recouvrement beaucoup plus faible. Deux enlèvements de masse auraient à eux seuls généré environ 7 milliards de nairas.

Les rançons financent ainsi la violence qui provoque les prochaines prises d’otages. Chaque paiement permet potentiellement d’acheter des armes, des motos, des moyens de communication, de recruter des combattants ou de corrompre des informateurs. Le kidnapping cesse alors d’être simplement une conséquence de l’insécurité pour devenir l’un de ses moteurs.

Le gouvernement de Bola Tinubu est directement interpellé par cette situation. Elu en 2023 notamment sur la promesse de restaurer la sécurité, le président nigérian devra affronter une question particulièrement sensible avant la présidentielle prévue en janvier 2027 : comment convaincre les Nigérians que l’Etat protège encore efficacement leur vie et leurs biens ?

Car l’enjeu dépasse largement les statistiques. Chaque enlèvement détruit une famille, interrompt une scolarité, ruine une exploitation agricole ou contraint une communauté entière à fuir. Lorsque les populations commencent à considérer l’enlèvement comme une fatalité, le danger devient politique : la confiance dans l’Etat s’effondre.

Le Nigeria dispose pourtant d’une armée importante et de forces de sécurité considérables. Des opérations permettent régulièrement de libérer des otages et de neutraliser des combattants. Mais les succès tactiques ne suffisent manifestement plus. Le problème est désormais territorial, économique et social.

Il faut donc changer d’échelle : mieux contrôler les vastes zones forestières servant de sanctuaires aux groupes armés, renforcer le renseignement local, sécuriser les routes et les zones agricoles, tarir les circuits financiers des rançons et offrir aux populations rurales une véritable présence de l’Etat.

Car derrière les 87 personnes enlevées en un seul week-end, c’est une question beaucoup plus fondamentale qui se pose au Nigeria : dans combien de territoires l’Etat peut-il encore garantir que sa loi est plus forte que celle des gangs ?

ISHOLA FATUNDE

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