Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans l’image de ces jeunes Marocains qui regardent, depuis les rivages du nord du Royaume, les quelques kilomètres de mer qui les séparent de Ceuta. Pour certains, l’Europe n’est plus un horizon lointain. Elle est là, presque à portée de main. Une ville espagnole, quelques kilomètres de nage, et derrière elle l’immense promesse européenne.
Alors ils tentent leur chance. À la nage, accrochés à des embarcations de fortune, en franchissant des barrières ou en profitant de la moindre brèche dans le dispositif de surveillance. En juillet 2025, au moins 54 enfants et une trentaine d’adultes avaient ainsi tenté de rejoindre Ceuta à la nage, malgré une mer difficile et le brouillard. En août 2024, plusieurs centaines de migrants avaient déjà tenté la même traversée.
Ce phénomène ne peut pourtant pas être réduit à une simple question de contrôle des frontières. Derrière chaque tentative de départ se trouve une question plus profonde : qu’est-ce qui pousse un jeune à risquer sa vie pour quitter un pays où il est né ? La réponse se trouve moins dans le rêve de l’Europe que dans le sentiment d’un horizon bouché au Maroc.
La jeunesse marocaine a changé. Elle est plus instruite, plus urbaine, plus connectée au monde que les générations précédentes. Elle voit sur TikTok, Instagram ou YouTube les modes de vie européens, les possibilités d’études, les salaires, les logements, les infrastructures et les perspectives professionnelles. Mais elle voit aussi, dans son propre quotidien, le décalage entre les aspirations et les possibilités.
Le chômage officiel reste particulièrement élevé chez les jeunes. Selon les dernières données annuelles du Haut-Commissariat au Plan, il atteignait 37,2 % chez les 15-24 ans en 2025, contre 13 % pour l’ensemble de la population active. Chez les diplômés, il s’établissait encore à 19,1 %. Et le sous-emploi touchait près de 1,2 million de personnes. Autrement dit, même lorsque le jeune Marocain travaille, rien ne garantit qu’il puisse réellement devenir autonome.
Trouver un emploi ne signifie pas nécessairement pouvoir louer son appartement, aider sa famille, épargner, acheter une voiture ou envisager sereinement un mariage. Le coût de la vie a progressé plus vite que les perspectives offertes à une partie de cette jeunesse. Le salaire devient alors moins un moyen de construire sa vie qu’un moyen de survivre. Et le paradoxe est cruel : plus la jeunesse est éduquée, plus elle est capable de mesurer l’écart entre ce qu’elle pourrait devenir et ce que son environnement lui permet réellement de devenir.
Les chiffres de l’Arab Barometer donnent une idée de l’ampleur du malaise. Dans son enquête 2023-2024, 35 % des Marocains interrogés déclaraient envisager l’émigration. Mais chez les 18-29 ans, cette proportion montait à 55 %, contre seulement 24 % chez les plus de 30 ans. Les diplômés de l’enseignement supérieur étaient eux aussi davantage tentés par le départ.
Ce qui frappe surtout, ce sont les raisons invoquées. Pour 45 % des Marocains envisageant de partir, la motivation première est économique. L’éducation arrive ensuite, devant la corruption et les considérations politiques. Et lorsqu’ils pensent à l’émigration, les jeunes regardent massivement vers l’Occident : France, Canada, Espagne, Italie, États-Unis ou Allemagne figurent parmi les destinations privilégiées.
Ce phénomène révèle donc quelque chose de plus profond qu’une simple fascination pour l’étranger. Le problème n’est pas seulement que les jeunes rêvent de l’Europe. C’est qu’une partie d’entre eux ne croit plus suffisamment à la possibilité de réaliser son rêve au Maroc. Ceuta est devenue le symbole géographique de cette frustration. L’enclave espagnole matérialise une frontière qui sépare deux espaces économiques et sociaux très différents. À quelques kilomètres seulement, les jeunes voient l’Union européenne.
Certains se disent alors qu’ils n’ont plus grand-chose à perdre. Les tentatives de passage organisées ou spontanées à partir de la ville de Fnideq l’ont montré. En septembre 2024, environ 3 000 personnes, principalement de jeunes Marocains, avaient tenté de rejoindre Ceuta; et les autorités marocaines avaient procédé à des arrestations de personnes accusées d’avoir encouragé les départs sur les réseaux sociaux.
Mais on ne peut pas arrêter une aspiration avec des arrestations. On peut empêcher un jeune de franchir une frontière. On ne peut pas lui interdire de rêver d’une autre vie. Evidemment, on ne peut pas laisser partir tout le monde. Aucun État ne peut accepter que sa jeunesse soit aspirée par l’émigration, surtout lorsque cette émigration concerne des diplômés dont le pays a financé la formation.
Mais retenir les jeunes ne signifie pas leur fermer les frontières. Il faut leur donner des raisons de rester. Cela passe d’abord par l’emploi, mais pas uniquement par la création statistique de postes. Le Maroc doit créer des emplois suffisamment rémunérateurs et qualifiés pour permettre à un jeune diplômé de construire une véritable autonomie.
Il faut également accélérer la transformation économique : davantage d’industries à forte valeur ajoutée, de numérique, de recherche, d’innovation, d’entrepreneuriat et de services exportables. Le développement des villes secondaires et des régions périphériques est tout aussi essentiel : pourquoi faudrait-il nécessairement quitter sa région, puis son pays, pour trouver une perspective ?
Il faut surtout restaurer une idée essentielle : réussir au Maroc doit redevenir aussi, sinon plus désirable que réussir ailleurs. Cela suppose enfin de s’attaquer aux frustrations qui nourrissent le sentiment d’injustice : accès inégal aux opportunités, favoritisme, bureaucratie, précarité, coût du logement, qualité de l’enseignement et difficulté d’accéder au premier emploi. Car un jeune qui possède un diplôme, un smartphone et une connexion permanente au monde ne peut plus être convaincu indéfiniment que son avenir doit attendre.
HICHEM AOUITA