Littérature : quand l’IA s’infiltre entre les lignes

Il y a, dans une rentrée littéraire, des polémiques qui s’éteignent aussi vite qu’elles sont apparues. Et puis il y a celles qui dépassent leur protagoniste pour poser une question que toute une profession aurait préféré pouvoir repousser encore quelques années. L’affaire Thélyson Orélien appartient incontestablement à la seconde catégorie.

En quelques semaines, C’était ça ou mourir, premier roman de cet écrivain canado-haïtien, est passé du statut de révélation littéraire à celui de livre au centre d’une controverse sans précédent. Lauréat du prix du Roman Fnac, distingué par les libraires et vendu à plus de 35 000 exemplaires, le roman figurait parmi les titres très observés de cette rentrée et apparaissait dans les premières listes de plusieurs grands prix.

Puis l’intelligence artificielle s’est invitée dans le débat. Un compte anonyme sur X a affirmé que plusieurs passages du roman avaient été générés par une IA, en s’appuyant notamment sur les résultats du détecteur Pangram. Certains tests présentés publiquement ont affiché des probabilités très élevées d’écriture artificielle. L’affaire aurait pu rester cantonnée aux réseaux sociaux. Elle a finalement gagné les librairies, les maisons d’édition et les jurys littéraires.

Thélyson Orélien, lui, dément catégoriquement avoir utilisé une intelligence artificielle pour écrire son roman. Son éditeur français, Grasset, a également soutenu l’écrivain et dénoncé ce qu’il considère comme une campagne infondée. Les Éditions du Boréal, qui avaient publié le livre au Québec avant son arrivée en France, ont elles aussi exprimé leur confiance dans l’authenticité du travail de l’auteur.

Mais le problème dépasse désormais la question de savoir qui dit vrai. Car une question autrement plus embarrassante apparaît : comment une maison d’édition peut-elle certifier demain l’authenticité d’un manuscrit dans un monde où l’IA est capable de produire des dizaines de milliers de mots en quelques secondes ?

L’éditeur face à une nouvelle responsabilité

Pendant des décennies, le travail éditorial reposait sur une relation de confiance. Un auteur remettait un manuscrit. Un éditeur, accompagné de lecteurs professionnels, d’éditeurs littéraires et de correcteurs, évaluait sa qualité, sa cohérence, son originalité et sa place dans une ligne éditoriale. L’éditeur n’était pas seulement celui qui imprimait un texte : il engageait également son nom sur celui-ci.

L’arrivée de l’IA générative bouleverse ce modèle. Un éditeur peut-il encore se contenter de demander à un auteur si son texte est bien le sien ? Faut-il désormais lui faire signer une déclaration concernant l’utilisation éventuelle d’outils d’intelligence artificielle ? Faut-il conserver les différentes versions d’un manuscrit, les fichiers de travail, les notes préparatoires, voire les échanges entre l’auteur et son éditeur ? Ces questions, qui pouvaient hier sembler théoriques, deviennent désormais très concrètes.

L’affaire Orélien a montré à quelle vitesse une accusation née sur un réseau social peut contaminer toute la chaîne du livre. En quelques jours, un auteur peut passer du statut d’écrivain promis aux récompenses à celui d’auteur suspecté de ne pas être véritablement l’auteur de son propre texte. Le paradoxe est que la détection algorithmique risque de devenir elle-même une nouvelle forme de tribunal littéraire.

Peut-on vraiment détecter une IA avec une autre IA ?

C’est probablement le point le plus délicat de cette affaire. Les outils de détection prétendent identifier les caractéristiques linguistiques susceptibles de révéler une production automatisée. Mais leur résultat n’est pas, en lui-même, une preuve matérielle de l’utilisation d’une IA. Le débat scientifique et technique autour de leur fiabilité demeure réel, notamment lorsqu’ils sont utilisés sur des textes littéraires, travaillés, corrigés ou réécrits à plusieurs reprises. Des spécialistes ont également souligné le risque de faux positifs.

Le paradoxe est saisissant : pour déterminer si un écrivain a utilisé une intelligence artificielle, on demande désormais à une autre technologie de déterminer si un texte « ressemble » à celui produit par une machine.

Mais la littérature n’est pas une équation. Un style régulier, une syntaxe très maîtrisée, des répétitions ou certaines constructions peuvent être les caractéristiques d’un écrivain comme celles d’un modèle de langage. À l’inverse, un texte produit par une IA puis profondément retravaillé peut devenir difficile, voire impossible, à distinguer d’un texte humain sur la seule base de sa forme. La prudence devrait donc s’imposer. Accuser n’est pas démontrer.

Le précédent Goncourt

La décision de l’Académie Goncourt de retirer C’était ça ou mourir de sa liste, annoncée le 25 septembre, a cependant changé la dimension de l’affaire. Le roman ne se trouve plus seulement au cœur d’une polémique numérique : il est désormais au centre d’une crise touchant directement le fonctionnement des prix littéraires.

Cette décision est d’autant plus significative que l’affaire ne s’est pas limitée aux soupçons d’utilisation de l’IA. Des accusations de plagiat concernant d’anciens textes attribués à Orélien ont également émergé au Canada, ajoutant une seconde dimension à la controverse.

Le risque, pour l’édition, serait alors de transformer cette affaire individuelle en procès général de l’écrivain contemporain. Car derrière Orélien se profile une inquiétude beaucoup plus vaste : dans quelques années, la question ne sera peut-être plus de savoir si un auteur a utilisé l’IA, mais dans quelle mesure il l’a utilisée. Pour chercher une idée ? Pour traduire ? Pour corriger une phrase ? Pour restructurer un chapitre ? Pour écrire une scène ? Pour produire l’intégralité d’un manuscrit ? Ces usages ne sont évidemment pas équivalents.

L’urgence d’un contrat moral

L’édition française va donc devoir clarifier ses règles. Non pas nécessairement en interdisant toute utilisation de l’IA, mais en définissant ce qui relève de l’assistance technique et ce qui constitue une délégation substantielle de la création littéraire.

Les maisons d’édition pourraient être amenées à intégrer dans leurs contrats des clauses précises sur l’usage de l’IA. Les auteurs pourraient devoir déclarer certains usages. Les jurys littéraires pourraient, eux aussi, être conduits à définir leurs propres règles. Mais une chose devrait rester intangible : aucun logiciel ne devrait devenir le juge automatique de la littérature.

L’affaire Orélien constitue peut-être ainsi le premier et dernier avertissement adressé au monde éditorial. Elle rappelle que l’intelligence artificielle ne menace pas seulement l’écriture. Elle menace aussi les mécanismes de confiance qui permettent à un lecteur d’ouvrir un livre en croyant que derrière les mots se trouve une expérience, une sensibilité et une voix humaines. À l’heure où les machines savent désormais écrire, comment l’édition va-t-elle continuer à garantir que derrière un livre se trouve bien un auteur ?

MAURICETTE AQUEREBURU

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