À Benghazi, le changement du président de la Chambre des représentants, le 6 octobre, a été présenté comme une simple péripétie institutionnelle. Il marque en réalité une étape décisive dans la construction, patiente et autoritaire, du pouvoir de Saddam Haftar, fils du maréchal Khalifa Haftar et nouvel homme fort de la Libye orientale.
Une chute calculée
Aguila Saleh n’était pas un adversaire du clan Haftar. Pendant près de douze ans, ce parlementaire de 82 ans a offert à l’Armée nationale libyenne (ANL) et à son commandant une indispensable caution politique, transformant la Chambre des représentants en relais législatif du camp de l’Est. Son éviction, après le vote d’une règle limitant la durée du mandat du président de l’Assemblée, a été dénoncée par l’intéressé comme dépourvue de valeur juridique.
Son remplacement par Al-Salihin Abdulnabi al-Obeidi, député de Tobrouk et figure proche de Saddam Haftar, illustre cependant la logique du mouvement : il ne s’agit pas d’affaiblir le Parlement, mais d’en reprendre le commandement. Plus de cent députés ont participé à la séance, et le nouveau président a été rapidement reconnu par les États-Unis et la Mission d’appui des Nations unies en Libye, consacrant le fait accompli.
Le dauphin s’installe
Né en 1991, Saddam Haftar a longtemps évolué dans l’ombre d’un père devenu l’un des acteurs centraux de la Libye post-Kadhafi. Nommé commandant en chef adjoint de l’ANL en août 2025, il a progressivement étendu son emprise au-delà de la sphère militaire, intervenant dans la diplomatie, les finances, les alliances tribales et désormais les institutions parlementaires.
La méthode est celle d’un héritier qui ne se contente pas d’attendre la succession. En écartant Saleh, Saddam neutralise un interlocuteur historique de l’Égypte, doté de réseaux tribaux solides et capable de peser sur les lois, les accords politiques et le futur cadre institutionnel du pays. Il affirme ainsi que la loyauté envers le clan ne suffit plus : elle doit désormais s’organiser autour de lui.
Cette ascension s’inscrit dans un contexte familial sensible. Khalifa Haftar, qui fêtera ses 83 ans en novembre, reste le commandant en chef de l’ANL et la référence de la Cyrénaïque, mais la question de sa succession devient de plus en plus pressante. Saddam apparaît comme le bénéficiaire le mieux placé, soutenu notamment par des partenaires traditionnels du camp de l’Est, dont les Émirats arabes unis.
Un pouvoir encore régionale
La victoire de Saddam Haftar est réelle, mais elle reste régionale. Le Parlement de Benghazi ne représente qu’une partie d’une Libye toujours divisée entre l’Est, contrôlé par le clan Haftar, et l’Ouest, où se trouve le gouvernement reconnu par une partie de la communauté internationale à Tripoli. La légitimité de la Chambre, élue en 2014, est elle-même contestée depuis des années.
Surtout, la recomposition du pouvoir ne se fait pas sans résistances. Des recours et des objections ont accompagné l’élection du nouveau bureau parlementaire, tandis que les équilibres tribaux et les rivalités internes au camp de l’Est peuvent se transformer en factions rivales. L’éviction de Saleh envoie un signal de discipline, mais elle peut aussi fissurer les alliances qui ont permis au clan Haftar de durer.
Le test turc
La première décision majeure du nouveau Parlement a rapidement révélé l’enjeu. Le 20 octobre, la Chambre des représentants a approuvé le mémorandum turco-libyen sur les frontières maritimes signé en 2019, puis levé la décision de rupture des relations politiques avec Ankara. Aguila Saleh, longtemps hostile à ce texte, avait constitué l’un des derniers obstacles à sa ratification.
Pour Saddam Haftar, l’opération est double. Elle lui permet de démontrer sa capacité à faire voter une décision sensible, tout en ouvrant un espace de négociation avec la Turquie, puissance influente en Libye. Mais elle expose aussi le clan à des tensions régionales : la Grèce a rejeté l’accord, et l’Égypte perd l’un de ses relais les plus fiables à Benghazi.
Les pleins pouvoirs dans son périmètre
Saddam Haftar dispose désormais des attributs d’un successeur : une force militaire, un réseau institutionnel, des ressources financières et une visibilité diplomatique. Il lui manque encore ce qui ferait d’un héritier un dirigeant incontesté : une légitimité politique partagée, des institutions stabilisées et une Libye capable de tenir des élections crédibles.
En prenant le contrôle du Parlement, il a franchi une étape symbolique. Mais dans un pays où le pouvoir repose autant sur les armes que sur les alliances, la question n’est plus de savoir s’il peut succéder à son père. Elle est de savoir quand va-t-il commencer à gouverner sans lui.
YASMINA AYARI