À Bangui, la guerre d’influence ne se livre plus seulement au Palais présidentiel, dans les casernes ou dans les salons feutrés de négociation. Elle se joue aussi dans les médias, sur Facebook, TikTok et YouTube, dans les associations, les centres culturels et jusque dans les imaginaires collectifs. Depuis l’arrivée des premiers instructeurs russes en 2018, la République centrafricaine est devenue l’un des principaux laboratoires africains de la stratégie d’influence de Moscou. Face à cette implantation, la France, longtemps puissance tutélaire de la Centrafrique, tente désormais de renouer avec Bangui. Une bataille où les armes ne sont qu’un élément parmi d’autres.
Lorsque les premiers Russes arrivent en Centrafrique en 2018, la Russie profite d’un espace laissé vacant par le retrait progressif de la France. L’opération française Sangaris a pris fin en 2016 et les relations entre Paris et le pouvoir de Faustin-Archange Touadéra se sont progressivement distendues. Moscou, au contraire, propose une coopération militaire présentée comme respectueuse de la souveraineté centrafricaine.
Le dispositif russe s’est ensuite transformé en véritable écosystème. Le groupe Wagner s’est installé au cœur du pouvoir centrafricain, notamment à travers la protection du président et l’encadrement des forces nationales. Depuis la disparition de Wagner en tant que structure autonome, Moscou cherche à intégrer progressivement ses réseaux africains dans l’Africa Corps, placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense. En mars 2026, la Russie et la Centrafrique ont encore affiché leur volonté de renforcer leur partenariat stratégique.
Mais la présence russe ne se résume pas aux militaires. Elle s’étend au secteur minier, aux affaires, à la culture et à l’information. Des sociétés liées à l’ancien réseau Wagner ont été impliquées dans l’exploitation de l’or, des diamants et du bois. Lobaye Invest, société russe enregistrée en RCA et liée à l’ancien dispositif Prigojine, a notamment été associée à des activités minières et au financement de médias. Les enjeux économiques sont donc intimement liés aux enjeux de puissance.
C’est probablement sur le terrain informationnel que le modèle russe est le plus original. Moscou n’a pas simplement importé des médias russes en Afrique : il a contribué à construire des relais locaux, capables de parler aux Centrafricains dans leur langue, avec leurs références et leurs codes.
La radio Lengo Songo constitue l’un des exemples les mieux documentés. Des travaux universitaires et des enquêtes journalistiques ont établi ses liens financiers avec Lobaye Invest et son rôle dans la promotion de la présence russe et la dénonciation de la France. Le site Ndjoni Sango a également été cité dans des investigations sur les réseaux médiatiques liés à Wagner. L’Union européenne a elle-même sanctionné Lengo Songo en la présentant comme un instrument d’influence favorable au groupe Wagner.
À cette galaxie médiatique s’ajoutent des influenceurs centrafricains, des producteurs de vidéos et des comptes très actifs sur TikTok, Facebook et YouTube. Des organisations de mobilisation comme Galaxie nationale ont également participé à des manifestations favorables à Moscou et hostiles à l’Occident. En mars 2022, alors que la Russie venait d’envahir l’Ukraine, des rassemblements pro-russes étaient ainsi organisés dans les rues de Bangui.
L’objectif n’est pas nécessairement de convaincre chaque Centrafricain de devenir pro-russe. Il consiste davantage à installer une grille de lecture : la Russie serait le partenaire qui respecte la souveraineté africaine, tandis que la France et les puissances occidentales seraient les héritières d’un système néocolonial. Cette bataille narrative est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur un ressentiment réel envers l’ancienne puissance coloniale.
Face à cette offensive, Paris tente de reconstruire une présence. L’ambassade de France à Bangui reste un instrument essentiel de cette politique, auquel s’ajoutent la coopération au développement, l’Agence française de développement, les réseaux culturels et les relais diplomatiques français au sein des institutions internationales. La France demeure par ailleurs le seul pays de l’Union européenne disposant d’une ambassade à Bangui.
Le mouvement est désormais assumé. En mars 2026, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot s’est rendu à Bangui. Paris et le gouvernement centrafricain ont réaffirmé leur volonté de poursuivre une coopération bilatérale fondée sur une nouvelle feuille de route, avec le vocabulaire désormais incontournable du « respect », de la « confiance », de la « transparence » et des « intérêts partagés ».
La France dispose toutefois d’un handicap majeur : son image. Chaque reportage critique sur les autorités centrafricaines, chaque enquête internationale sur les activités russes et chaque prise de position occidentale peut être récupéré par les réseaux pro-russes comme la preuve d’une volonté française de déstabiliser Bangui. Le terrain informationnel est donc devenu particulièrement inflammable.
Derrière cette guerre des récits se trouve une réalité beaucoup plus classique : celle des intérêts stratégiques. Pour Moscou, la Centrafrique constitue un point d’appui précieux en Afrique centrale. Elle offre une présence militaire, un accès à des ressources naturelles et un partenaire politique qui défend régulièrement une relation privilégiée avec la Russie. Les ressources minières constituent un enjeu particulièrement sensible : les activités de sociétés russes ou liées à l’ancien réseau Wagner dans l’or et le diamant ont fait l’objet de sanctions et d’enquêtes internationales.
Pour Paris, l’enjeu dépasse également la seule Centrafrique. Après les revers français au Sahel et la montée en puissance des réseaux russes dans plusieurs pays africains, perdre totalement Bangui signifierait accepter un nouveau recul de l’influence française en Afrique centrale. La bataille est donc aussi symbolique : elle oppose deux visions de la présence étrangère en Afrique.
La Centrafrique est ainsi devenue un théâtre singulier où se croisent diplomates, militaires, entrepreneurs, communicants, influenceurs, journalistes et militants au bord de l’Oubangui-Chari. Les Russes ont compris avant beaucoup d’autres que l’influence contemporaine ne se conquiert pas uniquement avec des soldats. Elle se construit avec des images, des récits, des alliances économiques et des relais locaux. La France, elle, tente de revenir dans un pays où son ancien statut de puissance dominante ne lui garantit plus rien. Mais elle ne pourra reconquérir l’opinion centrafricaine uniquement avec des diplomates, des financements ou des déclarations officielles.
GHISLAINE BONGONOUARA