Les présidentes tanzanienne et namibienne : les ensorceleuses

Samia Suluhu Hassan en Tanzanie et Netumbo Nandi-Ndaitwah en Namibie incarnent une nouvelle génération de dirigeantes africaines. L’une dispose déjà d’un bilan de plus de cinq années au pouvoir ; l’autre vient à peine d’entamer son mandat. Mais toutes deux ont entrepris de modifier la trajectoire de leur pays, en combinant ouverture économique, affirmation diplomatique et volonté de placer les femmes au cœur de l’État.

Il existe quelque chose de commun dans les parcours de Samia Suluhu Hassan et de Netumbo Nandi-Ndaitwah : leur accession au sommet de l’État n’a pas été seulement un événement politique. Elle a aussi produit un changement d’image. En Tanzanie comme en Namibie, l’arrivée d’une femme à la présidence a été accompagnée d’un discours mettant davantage l’accent sur l’ouverture, l’investissement, la coopération internationale et l’inclusion.

Mais la comparaison doit être maniée avec prudence. Samia Suluhu Hassan est présidente de la Tanzanie depuis mars 2021. Netumbo Nandi-Ndaitwah, première femme à présider la Namibie, n’a pris ses fonctions qu’en mars 2025. Son bilan est donc encore celui d’un début de mandat, davantage marqué par les orientations stratégiques et les premiers résultats que par une transformation déjà mesurable de l’économie.

Samia, la transformation par l’ouverture

Lorsque Samia Suluhu Hassan arrive au pouvoir en 2021, elle rompt avec plusieurs aspects de la période précédente. Sur le plan international, la Tanzanie retrouve une politique plus ouverte envers les partenaires étrangers et les institutions multilatérales. La présidente cherche à rétablir la confiance des investisseurs et à faire de la Tanzanie une plateforme économique de l’Afrique de l’Est.

Les résultats macroéconomiques constituent l’un des éléments les plus visibles de cette stratégie. Selon la Banque africaine de développement, la croissance réelle du PIB tanzanien a atteint environ 6 % en 2025, après 5,5 % en 2024. L’agriculture, les mines, la construction et les services financiers figurent parmi les principaux moteurs de cette expansion.

Cette croissance s’appuie également sur une politique massive d’infrastructures. Le chemin de fer à écartement standard, les infrastructures routières, l’aéroport international de Msalato à Dodoma et l’extension du réseau de transport rapide de Dar es Salaam participent à la volonté de transformer la Tanzanie en carrefour régional. En août 2026, la deuxième phase du BRT de Dar es Salaam a ainsi été officiellement lancée.

Le volet social n’est pas absent de cette transformation. L’éducation des filles constitue l’un des marqueurs du mandat. Le gouvernement a notamment permis aux adolescentes enceintes et aux jeunes mères de reprendre leur scolarité. L’UNICEF souligne également les progrès enregistrés dans la scolarisation et les politiques destinées à réduire les obstacles rencontrés par les filles.

La diplomatie de Samia s’est, elle aussi, voulue économique. L’objectif n’est plus seulement de représenter la Tanzanie, mais d’attirer capitaux, infrastructures, touristes et partenariats. Cette stratégie a contribué à renforcer la place du pays dans les échanges régionaux.

Nandi-Ndaitwah, le pari de la diversification

En Namibie, Netumbo Nandi-Ndaitwah arrive avec une équation différente. Son pays possède d’immenses ressources minières et énergétiques, ainsi qu’un potentiel considérable dans l’hydrogène vert. Mais il reste confronté à un chômage élevé, à de fortes inégalités et à une économie encore très dépendante des ressources naturelles. La Banque mondiale estime même que la Namibie a été reclassée dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire inférieur en 2025, notamment à la suite de la baisse du revenu national brut par habitant.

La nouvelle présidente a donc fait de la diversification économique son cheval de bataille. Agriculture, transformation locale des ressources, industrie, tourisme, énergie et création d’emplois constituent les piliers de son programme. Le lancement du sixième Plan national de développement, en juillet 2025, traduit cette volonté de passer d’une économie de rente à une économie davantage créatrice de valeur et d’emplois.

Le dialogue avec le secteur privé constitue une autre rupture importante. En octobre 2025, la présidente a lancé le Namibia Public-Private Forum, destiné à rapprocher l’État, les entreprises, les travailleurs et les partenaires au développement. Les discussions ont porté notamment sur l’agriculture, l’industrie, le tourisme, l’énergie, les transports, les mines et les PME.

Son offensive diplomatique est particulièrement visible en 2026. Sa visite d’État en Chine, première visite hors d’Afrique depuis son accession à la présidence, a débouché sur huit accords couvrant les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, les minerais et les technologies. L’enjeu est clair : attirer des investissements tout en obtenant davantage de transformation locale, de transfert technologique et de formation.

Deux présidences, deux temporalités

La comparaison révèle ainsi deux modèles. Samia Suluhu Hassan peut déjà revendiquer des résultats quantifiables : croissance soutenue, grands projets d’infrastructures, amélioration du climat d’investissement, développement du tourisme et progression de certaines politiques sociales.

Nandi-Ndaitwah, elle, est encore dans la phase de transformation du potentiel en résultats. Sa priorité consiste à préparer la Namibie à tirer davantage profit de ses ressources naturelles, notamment des nouveaux secteurs énergétiques et miniers. Son premier mérite sera donc, dans les prochaines années, de convertir les accords, les investissements et les plans gouvernementaux en emplois et en amélioration tangible des conditions de vie.

Toutes deux ont également fait de la représentation des femmes un instrument politique. En Namibie, une majorité des postes ministériels les plus importants sont désormais occupés par des femmes, notamment aux Affaires étrangères, aux Finances, à la Santé et à l’Éducation.

Mais le tableau ne doit pas être idéalisé. La Tanzanie conserve d’importantes difficultés sociales et économiques : la pauvreté demeure élevée et des millions d’enfants restent hors de l’école. Surtout, le bilan politique du second mandat de Samia est beaucoup plus controversé. L’Union africaine a estimé que les élections générales de 2025 n’avaient pas respecté plusieurs principes démocratiques et a relevé notamment des restrictions visant les médias, les plateformes numériques et l’opposition. Cette contradiction fait partie du bilan : une Tanzanie plus ouverte aux investisseurs et aux partenaires internationaux, mais dont l’environnement politique demeure fortement contesté.

En Namibie, les défis sont eux aussi considérables : chômage, pauvreté, inégalités et dépendance aux matières premières. La croissance de 2025 a ralenti à environ 2,8 %, selon les données de la Banque mondiale, rappelant que l’arrivée d’investissements dans les secteurs minier et énergétique ne garantit pas automatiquement une prospérité largement partagée.

Alors, pourquoi « Les ensorceleuses » ? Parce que ces deux présidentes ont compris une chose essentielle : au XXIe siècle, le pouvoir africain ne se joue plus uniquement dans les palais présidentiels. Il se joue aussi dans la capacité à séduire les investisseurs, rassurer les partenaires étrangers, moderniser les infrastructures, attirer les touristes, ouvrir l’économie et donner aux femmes une place nouvelle dans la décision publique.

L’une a déjà commencé à transformer cette ambition en bilan. L’autre est encore au commencement de son pari. Deux femmes, deux pays, deux trajectoires. Mais une même conviction semble les réunir : pour changer le destin d’une nation, il faut parfois commencer par changer le regard que le monde porte sur elle.

YASMINA AYARI

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