Dans les années 1990, l’Afrique de l’Ouest avait démontré qu’elle pouvait intervenir militairement pour contenir une guerre menaçant plusieurs pays de la sous-région. Trente-six ans après la création de l’ECOMOG au Liberia, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) peine pourtant à mettre sur pied une force antiterroriste à la hauteur des défis actuels. Entre contraintes financières, rivalités politiques et divergences stratégiques, le projet d’une sécurité collective ouest-africaine se heurte à une réalité préoccupante : les États ne partagent plus nécessairement la même vision de leur sécurité.
L’ECOMOG, une audace née de l’urgence
En août 1990, face à la guerre civile libérienne, la CEDEAO crée l’ECOMOG, initialement chargée de surveiller un cessez-le-feu et de favoriser un règlement politique. Mais sur le terrain, l’absence de paix à maintenir transforme rapidement cette force en instrument d’intervention militaire.
Composée de contingents de plusieurs pays, elle contribue à sécuriser Monrovia et à faciliter l’aide humanitaire. Son action participe au processus qui conduit aux élections de 1997, sans pour autant mettre définitivement fin aux violences. La stabilisation durable du Liberia ne sera acquise qu’après l’accord de paix de 2003 et le déploiement des Nations unies.
Le succès relatif de cette expérience repose sur un élément essentiel : les dirigeants régionaux avaient fini par considérer l’effondrement du Liberia comme une menace commune. Les déplacements massifs de populations et les risques de déstabilisation des pays voisins rendaient l’inaction difficilement soutenable.
Le Nigeria avait également joué un rôle déterminant, en fournissant une part considérable des moyens militaires et financiers. Cette puissance régionale avait accepté d’assumer une part importante du coût humain et économique de l’opération. Aujourd’hui, réunir une telle combinaison de volonté politique et de capacité financière paraît beaucoup plus compliqué.
Le Sahel, un adversaire d’une autre nature
La comparaison entre le Liberia des années 1990 et le Sahel contemporain a toutefois ses limites. À l’époque, malgré la multiplicité des factions, les principaux protagonistes étaient relativement identifiables. Désormais, les groupes jihadistes se déplacent à travers les frontières, exploitent les trafics, pratiquent des attaques asymétriques et s’implantent dans des territoires où la présence de l’État demeure fragile.
Une force régionale ne peut se contenter d’aligner des bataillons. Elle doit disposer de renseignements fiables, de moyens aériens, de drones, d’une logistique autonome, d’une chaîne de commandement efficace et de ressources permettant de soutenir des opérations prolongées.
Or, le financement constitue un obstacle majeur. En 2024, le projet de force antiterroriste de la CEDEAO envisageait un format de 5 000 hommes, avec un premier contingent de 1 650 militaires. Les estimations évoquées dans le débat régional atteignaient environ 2,61 milliards de dollars pour la première année du format complet, contre 481,5 millions pour le dispositif initial.
Ces montants illustrent l’ampleur du défi. La question n’est pas seulement de recruter des soldats, mais de financer durablement leurs équipements, leurs déplacements, leurs opérations et leur soutien médical. Une force dont les moyens dépendent de contributions incertaines risque de rester davantage une ambition institutionnelle qu’une capacité opérationnelle.
La fracture politique, talon d’Achille de la CEDEAO
L’argent n’explique cependant pas tout. Le principal obstacle est aussi politique. Depuis le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, devenu effectif le 29 janvier 2025, la CEDEAO doit repenser sa coopération sécuritaire alors que trois pays au cœur de la crise sahélienne évoluent désormais hors de son cadre institutionnel. Ces États ont développé leur propre alliance, l’AES, en vue d’une autonomie stratégique accrue. Deux conceptions de la sécurité régionale coexistent ainsi, sans que la menace terroriste se soucie de cette séparation.
Le paradoxe est évident : les groupes armés franchissent les frontières, tandis que les mécanismes politiques censés coordonner la riposte se fragmentent. Une force de la CEDEAO peut-elle combattre efficacement une menace transfrontalière sans coopération avec les pays qui occupent une partie des espaces les plus exposés ?
À cette difficulté s’ajoute la question de la souveraineté. Aucun gouvernement ne souhaite voir des troupes étrangères intervenir sur son territoire sans garanties concernant le mandat, le commandement et les règles d’engagement. L’efficacité militaire suppose donc un accord politique préalable, précisément ce qui fait aujourd’hui défaut.
Sortir du mythe pour construire une nouvelle doctrine
La CEDEAO ne doit pas chercher à ressusciter l’ECOMOG à l’identique. L’enjeu est de tirer les leçons de cette expérience pour construire une force adaptée aux conflits contemporains. Les discussions engagées en 2026 sur l’activation de la Force en attente montrent que le projet n’est pas abandonné. Reste à transformer les déclarations en capacités réellement disponibles.
Cela exige un financement prévisible, un commandement permanent, un partage du renseignement et un mandat politique clair. Mais l’action militaire doit également s’inscrire dans une stratégie plus large associant médiation, protection des populations, désarmement, justice, services publics et développement économique.
L’ECOMOG n’était ni parfaite ni toute-puissante. Elle fut néanmoins la traduction concrète d’une volonté collective. Pour faire émerger son équivalent au XXIe siècle, la CEDEAO devra d’abord reconstruire cette solidarité, y compris au-delà de ses frontières institutionnelles. Car une menace commune ne devient une cause commune que lorsque les États acceptent d’en partager le prix.
AKIBOU NAÏM