Le Burkina Faso a récemment franchi une nouvelle étape dans la longue bataille pour la récupération de son patrimoine culturel. Une mission officielle s’est rendue dans plusieurs pays européens afin d’identifier et de négocier le retour d’œuvres emportées pendant la période coloniale. Ce déplacement illustre une réalité : plus de soixante ans après les indépendances, la restitution des biens culturels africains demeure un processus lent, complexe et largement inachevé. Malgré les annonces politiques et quelques restitutions emblématiques, l’immense majorité des objets africains reste conservée hors du continent. Le symbole est fort, mais les chiffres rappellent une évidence : le compte n’y est toujours pas.
Le tournant politique est généralement situé en novembre 2017. À Ouagadougou, Emmanuel Macron promet que les conditions seront réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain conservé en France. Cette déclaration débouche sur le rapport Savoy-Sarr en 2018, qui recommande une politique ambitieuse de restitution. Depuis, plusieurs États européens ont engagé des démarches similaires, mais à des rythmes très différents.
Le Bénin a ouvert la voie en obtenant en novembre 2021 le retour de vingt-six œuvres majeures du trésor royal d’Abomey, prises par les troupes françaises en 1892. Cette restitution, rendue possible par une loi française adoptée en 2020, constitue l’un des gestes les plus emblématiques du processus. Les pièces sont aujourd’hui conservées dans des espaces spécialement aménagés à Cotonou, avant leur installation définitive au futur Musée de l’Épopée des Amazones et des Rois du Danhomè.
D’autres pays ont suivi. Le Sénégal a récupéré le sabre attribué à El Hadj Omar Tall. La Côte d’Ivoire a retrouvé en 2026 le tambour sacré Djidji Ayôkwé, symbole de l’identité du peuple Atchan. Le Nigeria bénéficie progressivement du retour des célèbres bronzes du royaume du Bénin, restitués par l’Allemagne, les Pays-Bas, des universités britanniques et, récemment, plusieurs musées suisses. L’Éthiopie, le Tchad, le Mali ou encore le Cameroun poursuivent également leurs démarches diplomatiques.
Car ces trésors sont dispersés aux quatre coins du monde. Une grande partie est conservée dans les collections publiques de grands musées européens : le musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris, le British Museum à Londres, le musée ethnologique de Berlin, les musées royaux de Belgique à Bruxelles, le Wereldmuseum aux Pays-Bas ou encore plusieurs institutions suisses. Des milliers d’autres pièces se trouvent dans des universités, des fondations ou des collections privées, où leur traçabilité demeure parfois difficile.
L’ampleur du patrimoine concerné donne le vertige. Selon plusieurs estimations reprises par les chercheurs, près de 90 % du patrimoine culturel africain ancien se trouverait aujourd’hui hors du continent. En France seulement, un inventaire évoque environ 150 000 objets africains répartis dans 237 musées, dont près de 70 000 au musée du Quai Branly, à Paris. Face à ces chiffres, les restitutions effectuées jusqu’à présent ne représentent qu’une infime partie des biens concernés. Quelques dizaines d’objets reviennent ici, quelques centaines là, alors que les collections se comptent en centaines de milliers de pièces.
Les pays européens concernés sont principalement la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse et, dans une moindre mesure, le Portugal ou l’Italie. Tous n’avancent cependant pas au même rythme. Les obstacles juridiques restent nombreux, notamment en raison du principe d’inaliénabilité des collections publiques. En France, une loi-cadre destinée à simplifier les restitutions est en cours d’adoption afin d’éviter le recours à une loi spécifique pour chaque dossier.
Les États africains savent également qu’une restitution ne se limite pas à récupérer des œuvres. Elle suppose des infrastructures adaptées, des réserves climatisées, des laboratoires de restauration, des systèmes de sécurité et des équipes de conservation formées. Le Bénin, le Nigeria, le Sénégal ou encore la Côte d’Ivoire investissent désormais dans de nouveaux musées et renforcent leurs politiques patrimoniales afin d’offrir aux œuvres restituées des conditions de conservation conformes aux standards internationaux. L’UNESCO accompagne plusieurs de ces projets.
Au-delà de leur valeur marchande, ces objets incarnent la mémoire des peuples africains. Ils racontent des royaumes, des croyances, des savoir-faire et des identités qui ont traversé les siècles. Leur retour participe d’une réparation historique, mais aussi d’une réappropriation culturelle indispensable pour les générations futures.
Le combat est donc loin d’être terminé. Les restitutions engagées depuis quelques années marquent une évolution incontestable des mentalités. Pourtant, elles demeurent largement symboliques au regard de l’ampleur des spoliations intervenues durant la période coloniale. Tant que la majorité de ce patrimoine continuera de dormir dans les réserves des musées occidentaux ou dans des collections privées, l’Afrique pourra difficilement considérer que justice lui a été pleinement rendue. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, une conclusion s’impose : le compte n’y est pas.
MARC-ANTOINE DENIEPORT