Pendant plus de vingt ans, le coupé-décalé a régné sur les nuits ivoiriennes et africaines. Né au début des années 2000 dans la diaspora ivoirienne de Paris autour de la « Jet Set » de Douk Saga, ce courant glorifiait la débrouille spectaculaire, l’argent facile, le luxe tapageur et la fête permanente. Mais depuis quelques années, une nouvelle vague bouscule cet héritage : le biama.
Plus rapide, plus brut, plus ancré dans les quartiers populaires d’Abidjan, ce courant musical et chorégraphique s’est imposé comme la bande-son d’une jeunesse ivoirienne ultra-connectée. Son triomphe international a pris une dimension spectaculaire avec « Coup du marteau » de Tam Sir et de la Team Paiya, devenu l’hymne officieux de la CAN 2024.
Le biama est né dans les quartiers populaires de Yopougon, immense commune d’Abidjan réputée pour son bouillonnement culturel. Plusieurs sources situent son émergence entre 2017 et 2021, notamment dans le « Nouveau Quartier ». À l’origine, il ne s’agissait pas seulement d’un genre musical, mais d’une manière de danser et d’occuper la rue. Les battles improvisés, les vidéos TikTok, les défis de danse et les maquis ont servi de laboratoire à cette nouvelle esthétique chorégraphique.
Contrairement au coupé-décalé classique, fondé sur l’ostentation et la mise en scène de la réussite, le biama traduit davantage la réalité sociale des jeunes des quartiers populaires. Là où l’ancienne génération exhibait champagne, grosses cylindrées et vêtements de luxe, la nouvelle transforme la galère quotidienne en énergie festive.
Cette évolution est révélatrice d’un changement profond dans la société ivoirienne. La jeunesse urbaine actuelle grandit dans un contexte marqué par le chômage, la précarité, mais aussi l’explosion des réseaux sociaux. TikTok est devenu l’accélérateur principal du mouvement. Le biama est pensé pour le numérique : rythmes ultra-rapides, chorégraphies courtes, gestes spectaculaires, humour absurde et esthétique de l’instant viral.
Les précurseurs du mouvement sont nombreux. Des groupes comme Team 2 Poy sont souvent cités parmi les pionniers, notamment avec des titres comme « Maman Matchotcho ». Des artistes et collectifs comme Renard Barakissa, Dydy Yeman, Ste Milano ou encore la Team Paiya ont ensuite popularisé le genre à grande échelle.
Le succès du biama tient aussi à sa capacité à ressusciter l’esprit festif du coupé-décalé après la disparition de ses grandes figures historiques. Depuis la mort de Douk Saga en 2006 puis celle de DJ Arafat en 2019, beaucoup estimaient que le coupé-décalé avait perdu son souffle. Le biama apparaît ainsi comme une sorte de « coupé-décalé 2.0 », dopé aux algorithmes et aux codes des nouvelles générations.
Mais ce nouveau courant peut-il supplanter le zouglou ? La question divise. Car le zouglou n’est pas qu’une musique de danse : c’est aussi une chronique sociale et politique profondément ancrée dans l’identité ivoirienne. Né des mouvements estudiantins des années 1990, il conserve une dimension contestataire et intellectuelle que le biama ne revendique pas vraiment.
En réalité, le biama ne remplace pas le zouglou ; il répond à d’autres besoins. Le zouglou raconte la société ivoirienne. Le biama, lui, cherche surtout à faire oublier les difficultés pendant quelques minutes de transe collective. C’est une musique de défoulement, de viralité et d’énergie immédiate.
Reste à savoir si ce mouvement survivra à l’effet de mode. Beaucoup de courants ivoiriens ont connu des flambées fulgurantes avant de disparaître. Mais le biama possède un atout décisif : il est né avec les réseaux sociaux et maîtrise parfaitement leurs codes. Tant que TikTok continuera de transformer les danseurs de Yopougon en stars mondiales, le biama conservera une longueur d’avance sur les autres genres urbains africains.
MARIUS DE DRAVO