Le Bénin peut-il faire de la culture une véritable industrie économique?

La nomination de Yassine Latoundji au ministère de la Culture, des Arts et du Patrimoine, dans le gouvernement Wadagni 1, n’est pas un simple changement de casting gouvernemental. Elle révèle une ambition claire du président : faire de la culture un véritable secteur économique capable de contribuer à la croissance du Bénin.

Le profil du nouveau ministre intrigue. Financier de formation, ancien cadre de KPMG, spécialiste de la mobilisation des financements internationaux, Yassine Latoundji a également construit une carrière reconnue dans les arts plastiques. Ses œuvres ont été exposées à Paris, New York ou encore Mexico. Rarement un ministre béninois de la Culture aura présenté une telle double identité, à la fois gestionnaire et créateur.

Cette nomination intervient à un moment charnière. Depuis près d’une décennie, le gouvernement sortant avait engagé d’importants investissements dans le patrimoine et le tourisme culturel. La restitution des trésors royaux d’Abomey, la construction du Musée de l’Épopée des Amazones et des Rois du Danhomè, la rénovation de plusieurs sites historiques ou encore la valorisation de La Porte du non retour témoignent d’une stratégie assumée : faire de la culture un levier de rayonnement international.

Mais une question demeure : ces investissements peuvent-ils générer une véritable économie culturelle ?

Longtemps, la culture a été perçue comme un domaine relevant essentiellement de l’identité nationale, de la préservation des traditions ou de l’animation sociale. Or, partout dans le monde, les industries culturelles et créatives sont devenues des secteurs économiques à part entière. Cinéma, musique, arts visuels, édition, mode, design ou patrimoine représentent aujourd’hui des milliards de dollars de revenus et des millions d’emplois.

Le défi du Bénin consiste désormais à passer d’une logique patrimoniale à une logique productive. Car malgré la richesse de son héritage culturel, le pays ne structure pas encore suffisamment de filières capables de créer durablement de la valeur. Les artistes dénoncent régulièrement la faiblesse des mécanismes de financement, l’absence de marchés organisés, la difficulté d’accéder aux circuits internationaux ou encore le manque de protection sociale. Beaucoup vivent davantage de prestations ponctuelles que de leur création elle-même.

C’est précisément là que le profil de Yassine Latoundji pourrait faire la différence. Contrairement à nombre d’acteurs culturels traditionnels, il maîtrise les logiques de financement, de partenariats et d’investissement. Son expérience au ministère de l’Économie et des Finances lui a permis de participer à la mobilisation de plus de 1 437 milliards de francs CFA destinés aux projets de développement. Une compétence précieuse dans un secteur où la principale faiblesse reste souvent l’accès aux ressources financières.

Sa nomination peut ainsi être interprétée comme le signe que le gouvernement souhaite désormais appliquer aux arts et à la culture les méthodes utilisées dans les secteurs économiques classiques : recherche d’investisseurs, professionnalisation des acteurs, développement de chaînes de valeur et amélioration de la rentabilité des infrastructures culturelles.

Cependant, le pari est loin d’être gagné. Transformer la culture en industrie ne se décrète pas. Les infrastructures, aussi modernes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à créer un écosystème économique. Encore faut-il disposer d’entreprises culturelles solides, de mécanismes de financement adaptés, d’une formation professionnelle performante et d’un marché capable d’absorber les productions locales.

Le risque serait également de réduire la culture à sa seule dimension marchande. Les artistes rappellent régulièrement que la création ne peut être évaluée uniquement à l’aune de sa rentabilité financière. La mission de préservation du patrimoine, de transmission de la mémoire collective et de promotion de la diversité culturelle demeure essentielle.

Toute la difficulté pour Yassine Latoundji sera donc de trouver un équilibre entre ces deux impératifs : protéger l’âme culturelle du Bénin tout en faisant émerger une économie créative compétitive. Au fond, sa nomination pose une question plus large : le Bénin est-il prêt à considérer ses artistes, ses créateurs et son patrimoine non plus seulement comme des symboles nationaux, mais comme des acteurs du développement économique?

MOUFTAOU BADAROU

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