La Palestine, miroir des contradictions arabes

Entre fraternité proclamée, intérêts nationaux et calculs géopolitiques, la cause palestinienne révèle les limites de l’unité du monde arabe.

Le 28 mars 2002, à Beyrouth, les dirigeants arabes adoptaient une initiative historique : offrir à Israël une normalisation des relations avec l’ensemble du monde arabe, à condition notamment qu’il se retire des territoires occupés depuis 1967 et qu’un État palestinien indépendant voie le jour. Dix-huit ans plus tard, les accords d’Abraham ouvraient la voie à une normalisation entre Israël et plusieurs pays arabes, sans règlement préalable de la question palestinienne. Entre ces deux dates se dessine toute l’ambiguïté de la solidarité arabe : une cause défendue dans les déclarations, mais dont la place dans les choix stratégiques semble négociable. La Palestine est-elle une priorité commune ou une variable d’ajustement des intérêts nationaux ?

Une cause commune, des intérêts divergents

Depuis la création d’Israël en 1948, l’exode de centaines de milliers de Palestiniens et l’occupation des territoires palestiniens depuis 1967, la question palestinienne occupe une place centrale dans la conscience collective arabe. Elle incarne la lutte pour l’autodétermination, la dignité nationale et la reconnaissance d’un peuple sur sa terre. Elle constitue également, pour de nombreux dirigeants, un marqueur de légitimité politique.

Mais la solidarité des peuples ne se confond pas nécessairement avec la politique des gouvernements. Là où les opinions publiques voient une cause de justice historique, les palais raisonnent en termes de sécurité, de stabilité intérieure, d’alliances internationales et d’intérêts économiques. La Palestine rassemble les consciences, mais elle ne suffit plus à unifier les stratégies.

Cette contradiction s’est particulièrement illustrée avec l’Initiative de paix arabe adoptée à Beyrouth en 2002. Les États arabes y proposaient une normalisation de leurs relations avec Israël en contrepartie d’un règlement global du conflit, fondé notamment sur le retrait des territoires occupés depuis 1967 et la création d’un État palestinien indépendant, avec Jérusalem-Est pour capitale.

Or, les accords d’Abraham de 2020, conclus notamment par les Émirats arabes unis et Bahreïn avec Israël, ont consacré une autre logique : celle du rapprochement diplomatique sans règlement préalable de la question palestinienne. Les considérations économiques, technologiques et sécuritaires ont ainsi pris le pas, dans certains cas, sur le principe d’une paix globale.

La realpolitik contre la fraternité ?

Faut-il pour autant conclure à un abandon de la Palestine ? Ce serait aller trop vite. L’Égypte et la Jordanie ont signé des accords de paix avec Israël, respectivement en 1979 et en 1994, tandis que plusieurs États arabes continuent de défendre officiellement la création d’un État palestinien. Les initiatives diplomatiques et humanitaires demeurent également des instruments importants de leurs actions.

Mais la prudence des gouvernements révèle ses limites. Une confrontation militaire directe avec Israël exposerait les pays concernés à des conséquences humaines, économiques et sécuritaires considérables. Les liens stratégiques entretenus avec Washington, les rivalités régionales et la crainte de déstabilisations intérieures réduisent encore leurs marges de manœuvre. Ces contraintes expliquent certaines hésitations sans nécessairement les justifier. Car à force de privilégier les risques immédiats, les gouvernements ne finissent-ils pas par contribuer au maintien d’une situation qu’ils déclarent pourtant inacceptable ?

Le paradoxe est d’autant plus frappant que les déclarations historiques attribuées à David Ben-Gourion, notamment celles rapportées par Nahum Goldmann et étudiées par l’historien Simha Flapan, rappellent la profondeur du conflit autour de la terre, de la dépossession et de l’autodétermination. Leur statut documentaire exige des précautions, mais les questions politiques qu’elles soulèvent restent fondamentales : aucune paix durable ne peut faire l’économie des droits et des aspirations des populations concernées.

Des discours aux actes

La fragmentation de la représentation politique palestinienne, notamment la division entre le Fatah et le Hamas, complique également la construction d’une stratégie commune. Elle ne saurait justifier l’occupation ni les atteintes aux droits des civils, mais elle fragilise la capacité des Palestiniens à porter un projet politique unifié et à mobiliser durablement leurs soutiens.

Pour autant, les gouvernements arabes ne forment pas un bloc homogène. Leurs choix diffèrent, tout comme leurs contraintes et leurs priorités. Il serait donc injuste d’assimiler leurs décisions à une indifférence générale des populations arabes, dont la solidarité avec les Palestiniens demeure une réalité distincte des calculs diplomatiques.

L’enjeu est désormais de transformer cette solidarité en levier politique. Cela suppose une coordination régionale plus cohérente, une aide humanitaire effective, un engagement durable en faveur de la reconstruction de Gaza et une utilisation plus déterminée des instruments diplomatiques et juridiques internationaux. Cela implique aussi de clarifier les conditions de la normalisation avec Israël, afin que celle-ci ne vide pas de sa substance l’objectif d’un règlement juste et durable.

Le test de cohérence du monde arabe

La Palestine est devenue le miroir des contradictions arabes parce qu’elle révèle l’écart entre une fraternité historique revendiquée et des politiques étrangères gouvernées par des intérêts parfois divergents. Les États arabes n’ont pas unanimement abandonné la cause palestinienne ; ils se divisent sur les moyens de la défendre et sur le prix qu’ils sont prêts à payer.

Il ne s’agit pas nécessairement de choisir la guerre. La véritable exigence est ailleurs : faire en sorte que la diplomatie, les engagements économiques, les alliances et les initiatives humanitaires contribuent concrètement à la réalisation des droits palestiniens. Car une solidarité qui ne modifie jamais les rapports de force risque de demeurer un symbole. Et une cause que l’on proclame prioritaire, mais que l’on subordonne systématiquement à d’autres intérêts, finit par perdre de son poids stratégique.

La Palestine pose ainsi aux dirigeants arabes une question qui dépasse le seul conflit israélo-palestinien : que vaut une fraternité politique lorsque les intérêts nationaux prennent systématiquement le pas sur les engagements collectifs ? La fraternité se proclame. La solidarité, elle, se mesure à ses effets.

AKIBOU NAÏM

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