Internet, réseaux sociaux, IA : pourquoi les enfants africains ne lisent plus comme leurs parents

Une constance s’observe dans de nombreuses familles africaines : les enfants d’aujourd’hui ne lisent plus. Là où leurs parents dévoraient romans, bandes dessinées, manuels scolaires ou journaux, les nouvelles générations sont gluées à l’écran. Smartphones, réseaux sociaux, vidéos courtes et désormais intelligence artificielle occupent une place croissante dans leur quotidien. Mais la réalité est plus complexe qu’une simple disparition de la lecture. Ce qui est en train de changer, c’est moins l’acte de lire que la manière de le pratiquer.

Jamais une génération n’a été exposée à autant de contenus écrits. Messages WhatsApp, publications Facebook, commentaires TikTok, légendes Instagram, recherches Google ou conversations avec des intelligences artificielles : les jeunes lisent constamment. Pourtant, cette lecture diffère profondément de celle de leurs parents. Elle est fragmentée, rapide et souvent interrompue.

Pendant des décennies, le livre a constitué la principale porte d’entrée vers le savoir. Lire supposait de consacrer du temps à une histoire, à une démonstration ou à une réflexion. L’attention était longue. Aujourd’hui, l’économie numérique repose au contraire sur la captation permanente de l’attention. Les plateformes rivalisent pour retenir l’utilisateur quelques secondes de plus. Dans cet univers, la lecture lente devient une activité concurrencée par une infinité de sollicitations.

L’Afrique n’échappe pas à cette transformation mondiale. La généralisation du smartphone a bouleversé les habitudes culturelles plus rapidement que dans certaines régions du monde. Dans plusieurs pays, l’accès à Internet s’est développé avant même l’implantation d’un vaste réseau de bibliothèques publiques. Pour une partie de la jeunesse, le premier contact avec le savoir numérique s’est fait directement à travers les réseaux sociaux.

Cette évolution présente des avantages indéniables. Les jeunes Africains disposent aujourd’hui d’un accès sans précédent à l’information. Un élève de Cotonou, Dakar ou Nairobi peut consulter des cours en ligne, découvrir des auteurs étrangers, suivre des conférences internationales ou échanger avec des communautés situées à des milliers de kilomètres. Le savoir n’a jamais été aussi accessible.

Mais cette révolution comporte également ses limites. Les spécialistes de l’éducation s’inquiètent de la difficulté croissante des jeunes à maintenir leur concentration sur des textes longs. Or la lecture approfondie ne sert pas seulement à acquérir des connaissances. Elle développe aussi l’esprit critique, l’imagination, la capacité d’analyse et la compréhension des nuances. Des compétences essentielles dans des sociétés confrontées à la désinformation et à la manipulation des opinions.

L’arrivée de l’intelligence artificielle accentue encore cette mutation. Pourquoi parcourir un ouvrage de trois cents pages lorsqu’un agent conversationnel peut en résumer les idées principales en quelques secondes ? Pourquoi effectuer une recherche approfondie lorsqu’une réponse apparaît instantanément sur un écran ? L’IA propose un accès plus rapide à la connaissance, mais elle réduit également l’effort intellectuel qui accompagne traditionnellement l’apprentissage.

Cette question est particulièrement importante pour l’Afrique dont la population est l’une des plus jeunes du monde. Le continent aura besoin, dans les prochaines décennies, d’ingénieurs, de chercheurs, d’enseignants, de juristes et de dirigeants capables d’analyser des situations complexes. Or la capacité à lire en profondeur demeure l’un des fondements de cette compétence.

Faut-il pour autant opposer livre et numérique ? Probablement pas. L’enjeu n’est pas de revenir à un âge d’or idéalisé de la lecture, mais de trouver un équilibre entre les nouveaux outils et les anciennes pratiques. Internet, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle peuvent devenir de puissants alliés du savoir, à condition qu’ils ne remplacent pas entièrement la lecture exigeante.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les enfants africains lisent moins que leurs parents. Elle est de comprendre ce qu’ils lisent, comment ils lisent et ce que cette transformation produira sur leur rapport au monde. Car derrière la bataille des écrans se joue peut-être l’une des grandes questions culturelles du XXIe siècle : celle de l’attention, devenue la ressource la plus convoitée de notre époque.

MARIUS DE DRAVO

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