Quarante ans. Quatre décennies se sont écoulées depuis qu’à Paris, en 1986, quelques musiciens venus du Congo donnent naissance à un groupe appelé à devenir l’un des phénomènes les plus populaires de la musique africaine : Loketo. Quarante ans après, le nom résonne encore dans la mémoire de plusieurs générations de mélomanes. Parce que Loketo n’a pas seulement produit des disques. Il a créé une ambiance, une esthétique, une manière de danser et, surtout, une extraordinaire envie de faire la fête, que perpétuent encore ses membres survivants comme Djunny Claude.
À l’origine de cette aventure figurent notamment Aurlus Mabélé, Diblo Dibala et Mav Cacharel. Très vite, autour d’eux vont graviter des musiciens, chanteurs, choristes, danseurs et instrumentistes qui contribueront à façonner cette machine musicale redoutablement efficace. Jean Baron, Lucien Bokilo, Djunny Claude, Dally Kimoko, Mack Macaire, Rémy Salomon et bien d’autres participeront, à des moments différents, à cette histoire collective.
Le succès est fulgurant. Avec ses guitares électriques virtuoses, ses rythmes rapides, ses cuivres, ses chœurs et ses chorégraphies, Loketo donne au soukouss une dimension spectaculaire. Les albums s’enchaînent : Trouble, Explosion, Extra Ball, Embargo, Choc à distance, Génération Wachiwa, puis d’autres productions qui vont accompagner toute une époque. Le groupe tourne et conquiert progressivement des publics bien au-delà de son bassin congolais d’origine. L’Afrique, bien sûr, mais aussi les Antilles, l’Europe, l’océan Indien et les communautés africaines installées à travers le monde.
Dans les années 1980 et 1990, la sortie d’un disque de Loketo était presque un événement. On attendait le nouveau morceau, la nouvelle danse, la nouvelle guitare de Diblo Dibala, le nouveau refrain d’Aurlus Mabélé, et le nouveau déhanché de Djunny Claude. Dans les quartiers africains de Paris comme dans les soirées de Cotonou, Abidjan, Brazzaville ou Kinshasa, dans les Antilles comme à La Réunion, les mêmes chansons pouvaient déclencher la même réaction : se lever et danser.
La musique du groupe Loketo abolissait les frontières. Elle permettait à un Congolais, un Ivoirien, un Béninois, un Camerounais, un Antillais ou un Africain de la diaspora de partager instantanément le même plaisir. Le soukouss devenait une langue commune. Et Loketo en était l’un des dialectes les plus joyeux.
Mais quarante ans après sa création, l’heure est aussi venue de regarder derrière la fête. Car le temps a fait son œuvre. Plusieurs figures de cette extraordinaire épopée ont disparu. Jean Baron, membre de la première génération de Loketo et figure importante de l’univers musical d’Aurlus Mabélé, s’est éteint en février 2005. Quinze ans plus tard, le 19 mars 2020, c’est Aurlus Mabélé, le chanteur emblématique et l’une des voix qui avaient contribué à populariser le soukouss à travers le monde, qui disparaissait à son tour.
Avec eux, c’est une partie de la mémoire de Loketo qui s’est éteinte. Mais une mémoire musicale ne disparaît jamais complètement. Elle demeure dans les vinyles, les cassettes, les CD, les vidéos, les souvenirs de concerts et, surtout, dans ces chansons que l’on reconnaît dès les premières secondes.
Et puis il y a les survivants de cette épopée. Diblo Dibala, le guitariste virtuose dont le jeu a profondément marqué le soukouss moderne, a poursuivi une carrière personnelle après son départ de Loketo. Il crée notamment Matchatcha et publie Laissez passer au début des années 1990. Sa guitare demeure l’une des signatures sonores les plus immédiatement identifiables de cette génération.
Autre figure attachante : Djunny Claude. Chanteur, choriste et danseur, il appartenait à cette génération d’artistes capables de faire de la scène un spectacle total. Après Loketo, il poursuit son chemin musical et publie plusieurs productions personnelles, parmi lesquelles Quitte ou double, Coup sûr, Bébé Fragile et On va s’amuser. Des titres comme « Coup de poing » ou «Embambe » témoignent de cette volonté de prolonger, au-delà du groupe, l’énergie du soukouss dansant.
En 2021, Djunny Claude participe également à un poignant « Hommage à Aurlus Mabélé », réunissant plusieurs musiciens issus de cette grande famille musicale. Un symbole : les anciens de Loketo continuent, chacun à leur manière, à faire vivre une histoire dont ils ont été les acteurs. Car Loketo fut davantage qu’un groupe. Ce fut une école. Une école de musique, de danse, de spectacle et de popularité. Une école dont certains anciens membres allaient ensuite devenir eux-mêmes des références.
Aujourd’hui, alors que les rythmes africains circulent à une vitesse inédite sur les plateformes numériques, une génération découvre parfois Loketo à travers YouTube ou les réseaux sociaux. Elle y trouve une énergie qui n’a rien perdu de sa puissance. Pour ceux qui étaient là dans les années 1980 et 1990, l’émotion est différente. Entendre un vieux morceau de Loketo, c’est retrouver une époque où un disque pouvait réunir tout un quartier, où une cassette pouvait voyager de Paris à Cotonou, de Brazzaville à Pointe-à-Pitre, et où un concert pouvait transformer une salle entière en immense piste de danse.
MOUFTAOU BADAROU
2 réponses
Mon cher frére Badarou a travers ta plume tu nous fait revivre avec noblesse cette belle histoire de la musique africaine dans L’hexagone et a travers le monde. la nouvelle generations se souviendra de toi grace a ten temoignage .merci champion
Le groupe Loketo, orchestre mythique a fait rêver et procurer la joie de vivre à de nombreux mélomanes de par le monde. Cet hommage est amplement mérité. Merci à toi Djunny Claude de perpétuer la mémoire de Loketo à travers ta carrière solo, et de nous enchanter par des morceaux endiablés comme « On va s’amuser » !