Gabon : une caravane pour redonner le goût de la lecture aux jeunes

En lançant sa Grande caravane littéraire, la Ligue professionnelle des enseignants entend réconcilier les élèves avec le livre papier et replacer la lecture au cœur de l’apprentissage. Une initiative prometteuse, dont la portée dépendra toutefois de sa capacité à dépasser le temps des rencontres pour installer une véritable culture du livre.

Le livre reprend la route de l’école gabonaise. Depuis le 12 octobre, la Ligue professionnelle des enseignants a engagé une opération de proximité avec les élèves, en lançant la première édition de la Grande caravane littéraire. Jusqu’au 28 novembre, cette initiative doit sillonner les établissements scolaires du Grand Libreville et pousser jusqu’à la commune de Kango, à 100 kilomètres de la capitale. Son mot d’ordre, « Pas un pas sans le livre », tient autant du slogan mobilisateur que d’un plaidoyer pour réhabiliter la lecture dans le parcours éducatif des jeunes générations.

À l’heure où les écrans captent une part croissante de l’attention des élèves, le pari mérite d’être souligné. Il ne s’agit pas simplement de distribuer des ouvrages ou de rappeler les vertus scolaires de la lecture. L’ambition consiste à faire entrer la littérature dans le quotidien des apprenants, à leur permettre de rencontrer ceux qui écrivent et à transformer le livre en objet de curiosité, de dialogue et de découverte.

De la lecture obligatoire au plaisir de lire

Pendant longtemps, la lecture scolaire a parfois été vécue comme une contrainte : un texte imposé, un résumé à restituer, une interrogation à préparer. Or, lire ne saurait se réduire à un exercice d’évaluation. C’est aussi apprendre à penser, à questionner, à imaginer et à se confronter à des univers différents du sien.

En organisant des rencontres autour d’un écrivain et d’un ouvrage à chaque étape, les promoteurs de la caravane tentent précisément de déplacer cette frontière. Les échanges interactifs et les séances de questions-réponses peuvent donner un visage à la littérature, rendre les auteurs plus accessibles et permettre aux élèves de comprendre comment naissent les histoires, se construisent les personnages et s’élaborent les idées.

Cette dimension est essentielle. Un écrivain qui raconte son parcours, explique ses choix ou répond aux interrogations d’un adolescent peut susciter un intérêt que plusieurs heures de lecture imposée n’auraient pas nécessairement fait naître. La rencontre devient alors une porte d’entrée vers le livre, et non une simple parenthèse dans l’emploi du temps scolaire.

Au-delà du plaisir, les bénéfices attendus sont considérables. La fréquentation régulière des textes contribue à enrichir le vocabulaire, à améliorer l’expression écrite, à renforcer la compréhension et à développer l’esprit critique. Autant de compétences qui dépassent largement le seul enseignement du français et conditionnent, en partie, la réussite dans les autres disciplines.

Le papier face au règne des écrans

La Grande caravane littéraire intervient également dans un contexte de transformation des pratiques culturelles. Téléphones, réseaux sociaux et vidéos courtes rivalisent pour capter l’attention des jeunes. Cette évolution ne signifie pas que les nouvelles technologies seraient incompatibles avec la lecture. Elle pose plutôt la question de la place accordée à la concentration, à l’effort intellectuel et au temps long dans la formation des élèves.

Le livre papier conserve, dans ce contexte, une fonction particulière. Il invite à ralentir, à suivre un raisonnement, à s’immerger dans un récit et à construire sa propre représentation du monde. Mais défendre le livre ne suppose pas de mener une guerre contre le numérique. L’enjeu consiste davantage à apprendre aux jeunes à diversifier leurs pratiques et à faire de la lecture une habitude, quel que soit le support utilisé.

Encore faut-il que les ouvrages soient disponibles, accessibles financièrement et adaptés aux préoccupations des lecteurs. On ne peut durablement encourager un élève à lire si les livres demeurent rares dans son environnement ou si l’accès à une bibliothèque relève de l’exception.

Le défi de l’après-caravane

C’est là que se jouera la véritable portée de cette première édition. Une caravane, aussi pertinente soit-elle, ne peut à elle seule installer une pratique durable. Les rencontres peuvent éveiller une vocation, mais elles doivent être prolongées par des dispositifs capables d’entretenir la curiosité suscitée.

La création ou la dynamisation de clubs de lecture, la mise à disposition de bibliothèques scolaires, l’organisation de concours littéraires et la constitution de petits fonds documentaires accessibles aux élèves pourraient prolonger l’action de la Ligue professionnelle des enseignants. Les établissements pourraient également inviter régulièrement des auteurs et encourager les apprenants à présenter leurs lectures à leurs camarades.

La question des moyens ne saurait être éludée. Une politique ambitieuse de promotion du livre suppose une mobilisation coordonnée des enseignants, des responsables d’établissements, des familles, des éditeurs et des pouvoirs publics. Elle implique aussi de mesurer les résultats : combien d’élèves touchés, combien d’ouvrages découverts, combien de clubs créés et, surtout, combien de jeunes continuent à lire après le passage de la caravane ?

En parcourant le Grand Libreville et Kango jusqu’au 28 novembre, les organisateurs posent donc un acte qui dépasse la seule animation culturelle. Ils rappellent que l’école ne transmet pas uniquement des connaissances : elle doit également former des esprits autonomes, capables de comprendre leur époque et de participer pleinement à la vie de la cité.

« Pas un pas sans le livre » : le défi est désormais de faire en sorte que le slogan survive à la caravane. Car une nation qui veut préparer l’avenir de sa jeunesse ne peut se contenter de lui apprendre à déchiffrer des mots. Elle doit lui donner le goût de lire, la liberté de penser et les moyens de se construire par le savoir.

ELODIE TSOUNGAT

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