Gabon : les réseaux reviennent, l’anonymat s’efface

Jean-Claude Franck Mendome, porte-parole de la HAC gabonaise
Au Gabon, le retour des réseaux sociaux ne referme pas la parenthèse du contrôle numérique. Il en change la méthode. Le 24 octobre, la Haute Autorité de la communication (HAC) a levé une suspension décidée le 17 février. Mais cette réouverture intervient après l’instauration, en octobre, d’une identification formelle obligatoire des usagers. Les plateformes redeviennent accessibles ; la liberté de les utiliser entre dans un cadre plus contraignant.
Pendant huit mois, Facebook, TikTok, YouTube et Instagram ont été bloqués, tandis que WhatsApp fonctionnait partiellement. Pour justifier cette décision, la HAC invoquait notamment des contenus menaçant la cohésion sociale, la stabilité des institutions et la sécurité nationale. Ces motifs placent le débat sur un terrain sensible : comment combattre les abus sans assimiler toute parole dérangeante à un danger pour l’ordre public.
 Le prix d’une fermeture générale
La coupure n’a pas seulement touché les conversations et les opinions, elle a provoqué des pertes pour des PME locales vivant du commerce en ligne. Derrière les applications se trouvent aussi des vitrines, des commandes et des relations commerciales. Une interdiction générale frappe donc directement bien au-delà des auteurs des contenus incriminés : elle fait supporter à des activités licites le coût d’un objectif de régulation.
Le recours largement répandu aux réseaux privés virtuels, les VPN, souligne une autre limite. Le blocage n’a pas supprimé les usages ; il a poussé une partie des internautes vers le contournement. Sans permettre de mesurer combien de personnes sont restées connectées, ce constat relativise l’efficacité de la fermeture. Il pose aussi la question de sa proportionnalité, lorsque les contraintes sont collectives mais que les comportements visés ne le sont pas.
 Du blocage à l’identification
Les autorités présentent désormais un autre dispositif. La HAC affirme avoir engagé une collaboration avec Meta, TikTok et YouTube pour améliorer la modération. Le gouvernement impose désormais l’identification des utilisateurs. L’enjeu se déplace : il ne s’agit plus seulement d’empêcher l’accès aux plateformes, mais de rendre leurs usagers identifiables.
Cette évolution peut être défendue au nom de la responsabilité : identifier l’auteur d’une menace ou d’un harcèlement peut faciliter les poursuites. Mais l’identification généralisée soulève une difficulté différente. Elle concerne aussi ceux qui ne commettent aucune infraction. Pour une source journalistique, un lanceur d’alerte ou un citoyen critique, la crainte d’être reconnu peut suffire à décourager une prise de parole. C’est un risque d’autocensure, pas la preuve que toute expression sera surveillée.
L’accès ne suffit pas
Il serait donc prématuré de confondre rétablissement technique et normalisation démocratique. Les informations disponibles ne précisent pas suffisamment les modalités de vérification, la conservation des données ni les conditions dans lesquelles les autorités pourraient y accéder. Ces garanties détermineront pourtant la portée réelle du nouveau cadre, autant que les annonces sur la lutte contre les contenus illicites.
La coopération avec les plateformes pose la même exigence de transparence : quels contenus seront retirés, selon quelles règles et avec quelles possibilités de recours ? Au Gabon, la réouverture constitue un soulagement concret pour les usagers et les activités dépendantes du numérique. Elle laisse entière la question essentielle : retrouver la connexion permettra-t-il de retrouver une parole libre ?
ALIDA RANDET

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