Trois ans après la chute d’Ali Bongo Ondimba, le face-à-face entre Brice Clotaire Oligui Nguema et l’ancienne famille présidentielle a changé de nature. Derrière les procès, les saisies et les accusations de détournement se joue désormais une bataille patrimoniale de plusieurs milliers de milliards de francs CFA. Pour le nouveau pouvoir, récupérer les fortunes accumulées sous les Bongo est une promesse de justice. Pour la famille déchue, il s’agit de sauver ce qui peut encore l’être.
Au Gabon, le coup d’État du 30 août 2023 n’a pas seulement renversé un président. Il a ouvert une chasse aux traces matérielles de plus d’un demi-siècle de pouvoir Bongo. Villas, comptes bancaires, sociétés, avions, hôtels, participations dans des entreprises et terrains : tout ce patrimoine est désormais au cœur d’un bras de fer entre le régime de Brice Clotaire Oligui Nguema et les héritiers de la dynastie qui a dirigé le pays pendant cinquante-cinq ans.
La dimension financière de cette confrontation donne le vertige. Une enquête publiée fin août 2026 fait état, sur la base d’un rapport confidentiel de l’Agence nationale d’investigation financière du Gabon, de 2 902 milliards de francs CFA de débits cumulés et de plus de 1 500 milliards de francs CFA d’actifs identifiés. Une trentaine de sociétés auraient servi à faire circuler ou détenir ces avoirs, certaines étant enregistrées au Royaume-Uni, aux Émirats arabes unis ou au Maroc.
Ces montants ne constituent toutefois pas, à eux seuls, la preuve d’un détournement. Ils correspondent à des flux et à des actifs identifiés par les enquêteurs et dont l’interprétation fait précisément l’objet du conflit judiciaire. La famille Bongo conteste la lecture criminelle qui en est faite.
Le patrimoine comme symbole d’un ancien système Pour comprendre la virulence de l’affrontement, il faut revenir à la nature même du pouvoir Bongo. Omar Bongo a dirigé le Gabon de 1967 à 2009, avant que son fils Ali ne lui succède. Pendant des décennies, la frontière entre pouvoir politique, réseaux économiques et patrimoine familial est restée particulièrement poreuse. La famille présidentielle a constitué un important patrimoine immobilier et financier, au Gabon comme à l’étranger.
En France, cette accumulation a donné lieu depuis 2007 à l’affaire dite des « biens mal acquis ». Après quinze années d’instruction, la justice française a clôturé en 2025 une enquête dans laquelle 24 personnes ont été mises en examen, dont onze membres de la famille Bongo. Près de 70 millions d’euros de biens avaient été saisis, notamment à Paris et sur la Côte d’Azur.
L’affaire française est juridiquement distincte de la procédure engagée par le pouvoir gabonais. Mais politiquement, elle renforce le récit de Libreville : celui d’une ancienne élite qui aurait accumulé des fortunes disproportionnées par rapport aux ressources personnelles officiellement déclarées.
Des propriétés devenues des trophées politiques Au Gabon, les propriétés des Bongo sont devenues les symboles les plus visibles de cette guerre. La résidence Nam, à Libreville, dernière demeure d’Ali et de Sylvia Bongo, en est l’exemple le plus spectaculaire. Lors du procès de Sylvia et de son fils Noureddin, le parquet a évalué son coût à environ 80 milliards de francs CFA, estimation contestée par la famille. Le domaine d’Oyo, construit par Omar Bongo, a lui aussi changé de statut. Son parc animalier a été ouvert au public tandis que certaines propriétés saisies après le putsch ont été restituées à des membres de la famille.
Cette redistribution montre une réalité plus complexe qu’une simple confiscation. Le nouveau pouvoir doit déterminer quels biens appartiennent réellement à l’État, lesquels relèvent du patrimoine privé et lesquels pourraient avoir été acquis avec des fonds publics. C’est précisément cette frontière qui nourrit les batailles judiciaires.
Les Bongo contre-attaquent Face à cette offensive, la famille n’est pas restée passive. Sylvia et Noureddin Bongo, qui ont quitté le Gabon, contestent les accusations portées contre eux. Noureddin affirme notamment que les investigations n’ont pas démontré la provenance criminelle des biens qui lui sont attribués.
La famille accuse par ailleurs le pouvoir d’avoir exercé des pressions et d’avoir utilisé les procédures judiciaires pour organiser une véritable spoliation. Ces accusations sont rejetées par les autorités gabonaises, qui présentent leur action comme une opération de récupération des biens appartenant au peuple gabonais. Alors, quelle est l’ampleur du patrimoine des Bongo ? Et à qui appartiennent désormais aujourd’hui les milliards récupérés ?
Retrouver des actifs supposément détournés est une chose. Garantir leur traçabilité, leur conservation et leur retour effectif dans le patrimoine public en est une autre. Selon les informations rapportées par Gabon Review, des fonds récupérés auraient été transférés vers des comptes de la Caisse des dépôts et consignations portant notamment des intitulés liés à la transition, aux forces de défense et au système judiciaire. Le clan Bongo conteste la légitimité de certaines opérations ; des sources proches de la présidence soutiennent au contraire qu’il s’agit bien de comptes appartenant à l’État.
Cette controverse est fondamentale. Car si la révolution patrimoniale de l’après-Bongo veut s’imposer comme une véritable politique de restitution, elle devra répondre à une exigence simple : la transparence ne peut pas s’arrêter au moment où l’argent change de propriétaire.
Une traque qui dépasse les frontières Le problème est d’autant plus complexe qu’une partie du patrimoine présumé se trouve hors du Gabon. Les enquêteurs gabonais ont sollicité plusieurs États, notamment la France, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis, le Maroc, la Suisse et Monaco. Mais récupérer un bien à l'étranger suppose de franchir les procédures judiciaires de chaque pays.
La famille Bongo a précisément bénéficié pendant des décennies de cette internationalisation de son patrimoine. Les fortunes peuvent être réparties entre sociétés, holdings, comptes et propriétés situés dans plusieurs juridictions. Le démantèlement d’un tel système exige donc une coopération judiciaire internationale que Libreville ne maîtrise pas entièrement.
Et le dossier pourrait encore s’élargir. Au cœur des préoccupations figure notamment Delta Synergie, holding familial présent dans plusieurs secteurs stratégiques et longtemps considéré comme l’un des principaux instruments économiques du clan Bongo.
Justice ou revanche ? C'est là que se situe le principal risque politique pour Oligui Nguema. La récupération des avoirs des Bongo constitue un puissant instrument de légitimation. Le nouveau pouvoir peut se présenter comme celui qui restitue aux Gabonais ce que l'ancien régime aurait accumulé à leur détriment. Mais la frontière entre justice patrimoniale et revanche politique est étroite.
Oligui Nguema doit donc démontrer que les procédures sont contradictoires, que les accusations sont étayées et que les biens effectivement confisqués feront l’objet d’une gestion transparente. Sans cela, la traque des milliards pourrait simplement donner naissance à une nouvelle redistribution opaque des richesses.
JEAN-FIDÈLE NGUEMA NDONG