État du Niger/multinationale Ornano : le bras de fer continue

À Niamey, le divorce entre l’État nigérien et le géant français de l’uranium Orano prend désormais les allures d’une rupture géopolitique assumée. En décidant d’annuler, le 18 mai dernier en conseil des ministres, la concession minière d’Arlit, octroyée à l’origine en 1968 au Commissariat à l’énergie atomique français, les autorités nigériennes franchissent une nouvelle étape dans leur stratégie de reconquête des ressources naturelles nationales.

Officiellement, le gouvernement invoque un motif juridique précis : le non-paiement d’une redevance superficiaire sur une partie du périmètre concerné. « Au terme du délai réglementaire de six mois, l’État du Niger est fondé à annuler cette concession », affirme le communiqué du Conseil des ministres diffusé à la télévision nationale. Mais derrière l’argument administratif se dessine un affrontement bien plus profond : celui de la souveraineté économique et du contrôle politique de l’uranium nigérien.

Depuis le coup d’État de juillet 2023, les autorités militaires ont fait de la rupture avec l’influence française un axe central de leur discours. L’uranium, minerai stratégique dont le Niger est l’un des principaux producteurs mondiaux, est devenu le symbole d’une relation jugée déséquilibrée par les nouvelles autorités. « Pendant des décennies, nos ressources ont enrichi d’autres puissances pendant que nos populations demeuraient dans la pauvreté », déclarait récemment un proche du pouvoir nigérien sur la chaîne publique Télé Sahel.

Dans ce contexte, l’annulation de la concession d’Arlit n’apparaît pas comme une simple sanction contractuelle, mais comme un acte politique destiné à consolider la légitimité du régime auprès d’une opinion publique nourrie par un puissant sentiment souverainiste. Après le retrait du permis d’Imouraren en 2024 puis la nationalisation de la Somaïr en juin 2025, le pouvoir nigérien poursuit méthodiquement sa reprise en main du secteur extractif.

Face à cette offensive, Orano refuse toutefois de céder du terrain. Le groupe français conteste les décisions de Niamey devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). Dans le dossier Somaïr, il a déjà obtenu des mesures conservatoires empêchant la commercialisation par le Niger d’un stock de 1000 tonnes d’uranium. Une bataille judiciaire internationale qui pourrait durer plusieurs années et coûter cher aux deux parties.

Dans les milieux diplomatiques européens, certains observateurs redoutent qu’au-delà du contentieux économique, le Niger ne cherche désormais à rebattre complètement les cartes de ses alliances stratégiques. Depuis deux ans, la junte nigérienne multiplie les rapprochements avec de nouveaux partenaires, notamment la Russie, la Turquie et l’Iran, dans une logique de diversification accélérée.

L’annonce simultanée de la création de la Teloua Safeguarding Uranium Mining Company (TSUMCO SA) illustre cette volonté de bâtir une nouvelle architecture minière débarrassée de la tutelle historique française. Le choix du nom « Teloua », en référence à une nappe aquifère souterraine de la région d’Arlit, possède une forte portée symbolique. Les autorités accusent en effet l’ancienne exploitation de la COMINAK d’avoir provoqué des dégâts « dramatiques sur les sols, les eaux et la biodiversité ».

Ces accusations environnementales ravivent un débat ancien dans le nord nigérien, où plusieurs organisations locales dénoncent depuis longtemps les conséquences sanitaires et écologiques de l’exploitation de l’uranium. « Les populations d’Arlit ont payé le prix du nucléaire français », estime l’activiste nigérien Almoustapha Alhacen, figure historique des combats environnementaux dans la région.

Mais derrière le discours souverainiste, des interrogations persistent sur la capacité réelle du Niger à exploiter seul son uranium dans un contexte sécuritaire et financier fragile. Le pays reste confronté à une insécurité chronique, à des sanctions régionales intermittentes et à un besoin massif d’investissements étrangers. Or l’industrie de l’uranium exige des technologies lourdes, des infrastructures coûteuses et des débouchés commerciaux stables.

Pour Niamey, le pari est donc autant politique qu’économique : transformer la rupture avec Orano en acte fondateur d’une souveraineté minière nouvelle. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement au Niger de mieux valoriser ses richesses ou si elle ouvrira une longue période d’incertitudes pour l’un des secteurs clés de son économie.

MOUFTAOU BADAROU

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