Il n’est plus président de la République du Bénin, mais Patrice Talon continue de s’investir personnellement dans une affaire qui, à première vue, ne relève ni de la politique gouvernementale ni de ses nouvelles fonctions institutionnelles : la réunification de l’Église du Christianisme Céleste (ECC). Après avoir engagé le processus à Cotonou en 2025, l’ancien chef de l’État s’est rendu ce samedi 29 août 2026 à Saint-Ouen-sur-Seine, en France, sans doute sur recommandation spéciale du président Wadagni, pour poursuivre sa mission de «facilitateur». Une implication qui serait suscitée, selon, certains observateurs, par le général Bada, ancien chef de cabinet militaire de Patrice Talon. L’officier est l’un des dignitaires de l’Église du Christianisme Céleste.
Tout commence officiellement le 20 février 2025. Patrice Talon, alors président de la République, reçoit au palais de la Marina les principales figures de l’ECC venues du Bénin, du Nigeria et de Côte d’Ivoire. Pendant près de trois heures, il échange avec les différents dirigeants sur les divisions qui minent l’Église et sur les moyens de parvenir à son unité. La rencontre réunit notamment les révérends pasteurs Benoît Bennett Adeogun et Emmanuel Mobiyina Oshoffa, ainsi que des représentants ivoiriens.
Le geste est loin d’être anodin. Depuis la disparition de son fondateur, le prophète Samuel Bileou Joseph Oshoffa, l’ECC est traversée par des rivalités de leadership, des querelles de succession et des conflits de gouvernance. L’Église s’est progressivement retrouvée avec plusieurs tendances revendiquant une légitimité concurrente. Une situation particulièrement embarrassante pour une institution née au Bénin en 1947 et devenue, au fil des décennies, une organisation religieuse internationale. Talon décide alors de s’attaquer directement au problème. Son ambition n’est pas simplement de faire dialoguer les protagonistes, mais de créer les conditions d’une nouvelle gouvernance consensuelle.
Le 26 avril 2025, une nouvelle étape est franchie avec l’installation à Cotonou de quinze membres du Conseil supérieur de transition (CST). Cette structure est chargée de travailler à la réunification des différentes composantes de l’Église et à la mise en place d’autorités susceptibles d’être reconnues par les différents camps.
Le choix de Talon est alors salué par plusieurs responsables célestes. Benoît Adeogun affirme que le président béninois a emprunté une voie que d’autres, notamment l’ancien président Mathieu Kérékou, avaient tenté d’emprunter sans parvenir à résoudre durablement la crise. Du côté ivoirien, Hyacinthe Sarassoro estime même que le plus difficile n’est pas nécessairement de réconcilier les fidèles à la base, mais de parvenir à une entente au sommet.
Pourquoi Patrice Talon, alors président du Bénin, a commencé à s’en mêler ? La justification officielle était simple : la division de l’ECC serait devenue un problème de cohésion sociale. La présidence béninoise considère que les querelles qui opposent ses dirigeants ont des répercussions sur des milliers, voire des millions de fidèles au Bénin et dans plusieurs pays. Pour le président Talon, l’État ne pouvait donc rester totalement indifférent à une crise qui touche une institution religieuse aussi fortement enracinée dans la société béninoise. Et s’il a continué ses oeuvres de bons offices, cela ne pourrait être qu’avec l’aval du président Wadagni. Sinon, ce serait porter de l’ombre aux prérogatives du chef de l’État en exercice.
Cette conception correspond d’ailleurs à une vision plus large de son rapport aux organisations religieuses. En avril 2025, quelques semaines après son initiative en faveur de l’ECC, Patrice Talon recevait le Cadre de concertation des confessions religieuses et insistait sur le rôle des responsables religieux dans la paix, la tolérance et la cohésion sociale. Mais cette explication ne suffit peut-être pas à épuiser le mystère. Car Patrice Talon ne s’est pas contenté de donner son parrainage politique à l’opération. Il s’y est personnellement impliqué. Il a convoqué les dirigeants, les a réunis, a suivi les travaux du Conseil supérieur de transition et a continué à accompagner le processus après la remise de son rapport. Autrement dit, Talon ne semble pas vouloir être simplement celui qui aura permis aux protagonistes de se parler. Il veut être celui qui aura contribué à refermer une fracture vieille de plusieurs décennies.
La dimension internationale du dossier explique également une partie de cet engagement.
L’ECC ne s’arrête pas aux frontières béninoises. Elle dispose de communautés importantes au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Togo, en France et dans plusieurs autres pays. Dès février 2025, Patrice Talon avait donc pris soin de réunir autour de la même table des responsables de plusieurs pays.
La réunion de Saint-Ouen, le samedi 29 août 2026, constitue, de ce point de vue, un tournant symbolique. Cette fois, le facilitateur ne s’adresse plus seulement aux responsables réunis à Cotonou : il vient expliquer aux responsables et fidèles de la diaspora française les conclusions du processus de transition et les modalités de leur mise en œuvre. Patrice Talon y est intervienu accompagné d’une délégation du Conseil supérieur de mise en œuvre (CSMO), chargé de donner une traduction concrète aux conclusions du Conseil supérieur de transition, Patrice Talon a réaffirmé sa disponibilité et son engagement devant de nombreux dignitaires et fidèles étaient annoncés à cette rencontre organisée présents à la Salle des fêtes de Saint-Ouen en banlieue parisienne.
Il serait naïf de considérer que cette opération est dépourvue de toute dimension politique.
Réunifier une institution religieuse née au Bénin, implantée dans plusieurs pays et disposant d’une importante diaspora, c’est aussi renforcer l’influence symbolique du pays qui l’a vue naître. Pour un ancien chef d’État devenu président du Sénat, rester associé à une telle entreprise peut également permettre de conserver une stature internationale et une capacité d’influence au-delà de l’exercice classique du pouvoir exécutif.
Patrice Talon semble ainsi vouloir laisser derrière lui plus qu’un bilan économique ou institutionnel. Il cherche à inscrire son nom dans une autre histoire : celle de la réconciliation d’une communauté religieuse que plusieurs décennies de rivalités n’avaient jamais réussi à réunifier. À Saint-Ouen, il ne s’agissait donc pas seulement d’une rencontre avec des fidèles célestes de France. C’était la poursuite, à l’échelle internationale, d’une initiative commencée dix-huit mois plus tôt au palais de la Marina.
MOUFTAOU BADAROU