L’annonce est désormais officielle : la CEDEAO confirme son intention de lancer l’ECO en 2027. Pourtant, un détail interpelle immédiatement. La nouvelle monnaie conservera exactement la même parité que le franc CFA : 1 euro = 655,957 ECO. De quoi nourrir une question simple mais fondamentale : si rien ne change dans la valeur de la monnaie, à quoi sert réellement d’en changer le nom ?
Depuis plusieurs décennies, le franc CFA cristallise les débats en Afrique de l’Ouest. Pour ses défenseurs, il garantit une stabilité monétaire, une inflation relativement faible et facilite les échanges avec la zone euro. Pour ses détracteurs, il symbolise une dépendance héritée de la période coloniale, notamment en raison de son ancrage à l’euro et des mécanismes institutionnels qui l’accompagnent.
Le passage à l’ECO apparaît donc comme une réforme à forte portée politique et symbolique. En abandonnant l’appellation « franc CFA », les dirigeants espèrent sans doute tourner une page de l’histoire et répondre à une revendication ancienne d’une partie des opinions publiques africaines. Mais une monnaie ne se résume pas à son nom. Ce qui détermine sa nature, ce sont ses règles de fonctionnement, son mode de gouvernance, la politique monétaire et le régime de change qui lui sont attachés.
Or, si l’ECO conserve la même parité fixe avec l’euro, les conséquences économiques immédiates resteront très proches de celles du franc CFA. Les entreprises continueront de bénéficier d’une monnaie stable pour leurs échanges internationaux. Les investisseurs conserveront un environnement monétaire prévisible. En revanche, les États membres disposeront toujours d’une marge de manœuvre limitée pour ajuster leur politique monétaire face aux chocs économiques.
Les partisans d’une monnaie totalement souveraine estiment qu’une plus grande flexibilité permettrait d’accompagner davantage la compétitivité des économies africaines. D’autres rappellent cependant que plusieurs pays africains ayant adopté des monnaies flottantes connaissent une inflation élevée et une forte dépréciation de leur devise. La stabilité a donc également une valeur économique qu’il serait imprudent de négliger.
Une autre interrogation majeure demeure : qui utilisera réellement l’ECO ?
À l’origine, la CEDEAO ambitionnait de créer une monnaie unique pour ses quinze États membres. L’objectif était de faciliter les échanges commerciaux, renforcer l’intégration régionale et construire progressivement un véritable marché commun. Mais ce projet accumule les reports depuis plus de vingt ans.
Dans les faits, l’ECO de 2027 devrait d’abord concerner les huit pays de l’UEMOA, c’est-à-dire les actuels utilisateurs du franc CFA ouest-africain. Les autres États de la CEDEAO, comme le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Gambie, le Liberia, la Guinée ou le Cap-Vert, conservent pour l’instant leurs monnaies nationales. Les critères de convergence économique prévus pour une monnaie commune – déficit public, inflation, dette ou réserves de change – restent loin d’être atteints par l’ensemble de la région.
Le cas des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ajoute une incertitude supplémentaire. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger appartiennent toujours à l’UEMOA sur le plan monétaire, même s’ils ont quitté la CEDEAO sur le plan politique. À ce jour, aucune décision officielle n’annonce leur sortie de l’union monétaire. Ils pourraient donc continuer à utiliser la nouvelle monnaie, sauf choix politique contraire ou création d’une devise propre à l’AES, hypothèse régulièrement évoquée mais qui n’a encore fait l’objet d’aucun calendrier concret.
Au final, l’ECO risque de naître avec une ambition plus modeste que celle annoncée il y a vingt ans. Plutôt qu’une monnaie unique de toute l’Afrique de l’Ouest, il pourrait d’abord devenir le nouveau visage du franc CFA de l’UEMOA.
La question n’est donc peut-être pas de savoir si le nom change, mais plutôt si la réforme transformera réellement la gouvernance monétaire, les capacités de financement des économies africaines et le processus d’intégration régionale. Sans évolution de ces paramètres essentiels, beaucoup y verront avant tout une opération purement cosmétique plutôt qu’une révolution monétaire. L’histoire dira si l’ECO sera le premier pas vers une véritable souveraineté économique ou simplement le FCFA sous une nouvelle appellation.
MAURILLE AJAVON