Comores : l’incroyable ministre qui touchait des aides sociales en France

La condamnation, le 29 mai 2026, de Dhoihir Dhoulkamal, ancien ministre des Affaires étrangères des Comores, par le tribunal correctionnel de Saint-Denis de La Réunion, dépasse largement le simple cadre judiciaire. En frappant une personnalité qui a incarné la diplomatie comorienne entre 2020 et 2024, cette affaire projette une ombre sur l’image internationale de l’archipel et relance le débat sur l’exemplarité des élites politiques africaines.

L’ancien chef de la diplomatie comorienne a été condamné à deux ans de prison ferme pour « fausse déclaration » et « escroquerie » au préjudice de la Caisse d’allocations familiales (CAF) et de la Caisse générale de sécurité sociale (CGSS) de La Réunion. Jugé en son absence, il fait désormais l’objet d’un mandat d’arrêt. Son épouse a également été condamnée à un an de prison ferme ainsi qu’à une interdiction du territoire français pendant cinq ans.

Selon la justice française, les faits reprochés se sont déroulés entre le 1er janvier 2011 et le 31 octobre 2020. Durant cette période, le couple a indûment perçu plus de 340 000 euros de prestations sociales, dont le RSA, les allocations familiales, les aides au logement, les allocations de rentrée scolaire et les primes de Noël. Les enquêteurs estiment que Dhoihir Dhoulkamal, officiellement domicilié à La Réunion et détenteur de la nationalité française depuis 2000, résidait en réalité principalement aux Comores. Parallèlement, il percevait des indemnités de député puis de ministre, revenus qui n’auraient jamais été déclarés aux organismes sociaux français.

L’affaire avait commencé à émerger publiquement en 2020, lorsque des contrôles menés par les organismes sociaux réunionnais ont conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire. Mais pendant plusieurs années, les investigations se sont heurtées à un obstacle majeur : l’immunité diplomatique dont bénéficiait l’intéressé en sa qualité de ministre des Affaires étrangères des Comores. Ce n’est qu’après son départ du gouvernement, à la faveur d’un remaniement intervenu en juillet 2024, que la procédure judiciaire a pu véritablement accélérer.

Au-delà des aspects pénaux, cette condamnation porte un coup symbolique à la crédibilité de la classe dirigeante comorienne. Dhoihir Dhoulkamal était l’un des visages les plus connus du pouvoir de Moroni à l’international. Il représentait son pays lors des sommets régionaux et défendait les positions comoriennes sur des dossiers particulièrement sensibles, notamment le contentieux avec la France autour de Mayotte.

Pour de nombreux observateurs, cette affaire alimente un sentiment déjà largement répandu dans plusieurs pays africains : celui d’un fossé entre les discours officiels sur la bonne gouvernance et les comportements reprochés à certaines figures politiques. Dans un contexte où les citoyens réclament davantage de transparence, de responsabilité et de lutte contre l’impunité, la condamnation d’un ancien ministre pour des fraudes sociales risque d’accentuer la défiance envers les institutions.

Sur le plan diplomatique, les conséquences immédiates devraient toutefois rester limitées. Paris a agi dans le cadre de sa justice nationale et les autorités comoriennes se gardent, jusqu’à présent, de toute déclaration susceptible d’être interprétée comme une remise en cause de la décision judiciaire. La situation pourrait néanmoins se tendre si la France cherchait à obtenir l’exécution du mandat d’arrêt ou à renforcer sa coopération judiciaire avec Moroni dans ce dossier.

Cette affaire intervient également à un moment délicat pour les Comores, engagées dans une stratégie de recherche d’investissements et de partenariats internationaux. Les bailleurs de fonds et les institutions financières accordent désormais une attention particulière aux questions de gouvernance et de transparence. Même lorsqu’elles concernent d’anciens responsables, les affaires de fraude ou de corruption peuvent durablement affecter la réputation d’un État.

Pour l’opposition comorienne, cette condamnation constitue déjà un argument politique majeur. Elle offre un terrain favorable aux critiques contre la gestion du pouvoir et contre les mécanismes de contrôle de l’action publique. Pour les soutiens de l’ancien ministre, en revanche, le dossier pourrait être présenté comme une affaire à forte dimension politique dans un contexte de relations parfois tendues entre Paris et Moroni.

Une chose est certaine : le jugement du 29 mai 2026 marque un tournant dans une affaire qui couvrait près d’une décennie de fraudes présumées. Au-delà du destin personnel de Dhoihir Dhoulkamal, c’est désormais l’image de l’État comorien et sa capacité à défendre les principes de bonne gouvernance qui se retrouvent sous les projecteurs.

NABILA SALAMI

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