Depuis plus de vingt ans, les départs de Paul Biya pour Genève rythment presque autant la vie politique camerounaise que les conseils des ministres. Annoncés comme de simples «séjours privés », ces voyages sont devenus un véritable marqueur de sa présidence. À chaque départ, les mêmes interrogations reviennent : pourquoi la Suisse ? Combien de temps le chef de l’État passe-t-il réellement hors du Cameroun ? Comment gouverne-t-il depuis l’étranger ? Et surtout, combien cette «présidence genevoise» coûte-t-elle aux contribuables camerounais ?
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), réalisée à partir des archives du quotidien officiel Cameroon Tribune, estime que Paul Biya a passé au moins 1 645 jours en déplacements privés à l’étranger depuis son arrivée au pouvoir en 1982, soit plus de quatre ans et demi cumulés. Certaines années, notamment en 2006 ou en 2009, il aurait été absent du territoire près d’un tiers de l’année.
La destination est presque toujours la même : Genève. Plus précisément, l’InterContinental, un établissement cinq étoiles devenu au fil du temps une véritable annexe du palais d’Etoudi. Le président y séjourne régulièrement avec son épouse, Chantal Biya, entouré d’une importante délégation composée de conseillers, de ministres, d’agents de sécurité, de personnel administratif et de collaborateurs.
Pourquoi Genève ? La réponse tient autant à la discrétion helvétique qu’à la qualité des infrastructures. La ville offre un environnement sécurisé, des établissements hospitaliers réputés, une confidentialité appréciée des personnalités politiques et des hôtels capables d’accueillir durablement une délégation présidentielle. Avec les années, Genève est devenue un lieu où le président semble avoir trouvé un équilibre entre repos, travail et protection.
Car contrairement à l’image de vacances permanentes que dénoncent ses adversaires, le pouvoir ne s’interrompt pas. Les dossiers continuent d’être acheminés en Suisse, des ministres effectuent régulièrement le déplacement et les décisions présidentielles continuent d’être signées. Dans un système politique fortement centralisé, où les arbitrages majeurs restent concentrés entre les mains du chef de l’État, le gouvernement poursuit la gestion quotidienne tandis que les décisions stratégiques demeurent suspendues à la volonté présidentielle.
Cette gouvernance à distance nourrit toutefois un débat profond. Juridiquement, rien n’interdit au président d’exercer ses fonctions depuis l’étranger tant qu’il reste en mesure de gouverner. Politiquement, l’image est plus délicate. Pour une partie des Camerounais, ces absences répétées donnent le sentiment d’un pouvoir éloigné des réalités d’un pays confronté à des défis sécuritaires, économiques et sociaux majeurs. L’autre interrogation concerne le coût de ces déplacements. Là encore, aucune comptabilité officielle n’est publiée. Mais plusieurs enquêtes journalistiques permettent d’avancer des ordres de grandeur.
Selon les calculs de l’OCCRP, la seule facture hôtelière du président et de son entourage à Genève atteint environ 40 000 dollars par jour. Cela représente près de 600 000 dollars pour un séjour de quinze jours, 1,2 million de dollars pour un mois, et 2,4 millions de dollars pour deux mois, sans inclure les repas, les déplacements, la sécurité ou les transports aériens.
À ces montants s’ajoutent des dépenses considérables. L’enquête révèle par exemple qu’un vol aller-retour affrété entre Yaoundé et Genève pour la délégation présidentielle a été facturé près de 855 000 dollars en 2010. D’autres documents consultés par les enquêteurs montrent qu’un appareil est parfois maintenu en attente plusieurs jours, générant des coûts supplémentaires très élevés.
En additionnant l’hôtel, le transport aérien, les équipes de sécurité, la logistique, les communications sécurisées et les frais de mission des collaborateurs, un séjour d’un mois pourrait ainsi représenter entre deux et trois millions de dollars. Si l’on retient l’hypothèse de trois longs séjours par an, la facture annuelle pourrait dépasser six à neuf millions de dollars, sans qu’aucun chiffre officiel ne permette aujourd’hui de confirmer ou d’infirmer cette estimation. L’OCCRP estime par ailleurs que les seules dépenses hôtelières cumulées depuis 1982 atteindraient environ 65 millions de dollars, tandis que les coûts globaux des voyages (hôtel, vols et logistique) pourraient être nettement supérieurs.
À l’échelle africaine, peu de chefs d’État présentent un profil comparable. Muhammadu Buhari effectuait régulièrement de longs séjours médicaux à Londres. Ali Bongo Ondimba avait lui aussi séjourné à plusieurs reprises en Europe après son AVC. Mais aucun n’a entretenu avec une même ville une relation aussi durable que Paul Biya avec Genève, au point que certains observateurs parlent désormais d’une véritable « présidence délocalisée».
Après plus de quatre décennies au pouvoir, les séjours suisses du président camerounais ne relèvent plus de la simple anecdote. Ils sont devenus un révélateur de sa manière très personnelle d’exercer le pouvoir, mais aussi des interrogations qui entourent la gouvernance, la transparence des dépenses publiques et la relation entre un chef d’État et son pays. Tant que la présidence continuera de communiquer avec parcimonie sur la durée, les motifs et le coût de ces déplacements, l’énigme genevoise de Paul Biya restera l’un des sujets les plus commentés de la vie politique camerounaise.
ADISSA BACHIROU