Cameroun : le jour où un faux décret a failli devenir la vérité nationale

Il est presque 17 heures à Yaoundé. Dans les studios de la CRTV, tout est prêt pour le journal parlé. Les techniciens sont à leurs postes, le journaliste se prépare à prendre l’antenne. Comme chaque jour, les Camerounais s’apprêtent à écouter la voix de leur radio-télévision nationale leur dire ce qui s’est passé dans le pays. Mais, dans un bureau, une enveloppe contient deux documents qui pourraient faire basculer le pays dans une autre réalité.

Sur le papier, tout y est : les sceaux officiels, la signature attribuée au président Paul Biya, les apparences d’un acte présidentiel authentique. Le premier texte annonce la nomination d’un vice-président de la République. Le second dessine les contours d’un nouveau gouvernement. Leur destination est claire : les antennes de la radio nationale.

Il ne manque finalement qu’une chose à ces documents pour devenir, aux yeux de millions de Camerounais, une réalité : qu’un journaliste les lise. Un homme va pourtant douter. La vigilance d’Aimé Robert Bihina, à la CRTV, permet de stopper le processus. Les responsables de la chaîne cherchent à vérifier l’origine des textes et contactent les autorités présidentielles. Le piège est éventé. Les faux décrets ne seront pas lus à l’antenne.

Imaginez le journaliste prononçant calmement : « Par décret présidentiel… ». Imaginez ensuite l’annonce de la nomination du vice-président, puis celle d’un nouveau gouvernement. En quelques minutes, les téléphones auraient commencé à sonner dans les ministères. Les réseaux sociaux se seraient embrasés. Les intéressés eux-mêmes auraient cherché à savoir s’ils venaient réellement d’être nommés ou limogés.

Et surtout, une question vertigineuse se serait imposée : qui aurait eu le pouvoir d’arrêter une information présidentielle une fois celle-ci prononcée par la voix officielle de l’État ? Le faux décret n’avait pas besoin d’être juridiquement valable pour produire des effets politiques. Il lui suffisait d’être cru pendant quelques minutes.

C’est une nouvelle forme de manipulation politique : non plus prendre le palais présidentiel, mais prendre l’antenne ; non plus s’emparer physiquement des institutions, mais fabriquer suffisamment longtemps l’apparence d’une décision institutionnelle. Un coup d’État narratif, en quelque sorte.

La nuance est fondamentale. Un décret présidentiel n’est pas seulement un morceau de papier. Il est un acte d’autorité. Et lorsqu’il est lu sur la radio nationale, il acquiert immédiatement, pour une grande partie de la population, une force symbolique considérable. La cible n’était donc peut-être pas seulement le gouvernement. La cible, c’était la fabrique officielle de la réalité.

L’affaire est d’autant plus sensible que le poste de vice-président est désormais au cœur de l’actualité institutionnelle camerounaise. Dans ce contexte, annoncer prématurément celui qui occuperait cette fonction ne relève pas d’une simple plaisanterie administrative. C’est toucher à l’un des sujets les plus sensibles de la succession et de l’organisation du pouvoir. Le gouvernement camerounais a d’ailleurs jugé nécessaire de rappeler que la publication des actes présidentiels obéit à un circuit officiel, codifié et centralisé.

Mais une autre question mérite d’être posée. Pourquoi la CRTV ? Parce qu’une fausse information diffusée sur Facebook peut être démentie. Un faux document publié sur WhatsApp peut être contesté. Une rumeur peut être combattue par une autre rumeur. Mais un faux décret lu sur la radio nationale aurait bénéficié d’une arme autrement plus puissante : l’autorité institutionnelle du média qui le diffuse.

C’est peut-être ce que révèle le plus crûment cette tentative. À l’heure des réseaux sociaux, des deepfakes et de l’intelligence artificielle, fabriquer un faux document officiel devient techniquement de moins en moins difficile. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de savoir fabriquer un faux, mais de parvenir à lui faire franchir la dernière frontière : celle de la crédibilité.

Et cette frontière, au Cameroun, passe encore largement par les institutions. La CRTV a finalement résisté. Un journaliste a douté. Une vérification a été effectuée. Le faux n’est donc jamais devenu une vérité officielle. Mais il aurait pu.

Combien de temps aurait-il fallu pour que le Cameroun bascule dans la confusion si ces deux textes avaient été lus à 17 heures ? Cinq minutes ? Une heure ? Une journée ? Ou peut-être beaucoup plus. Car en politique, il existe parfois des mensonges si bien mis en scène qu’ils n’ont besoin que de quelques secondes pour commencer à produire des conséquences bien réelles. Le faux décret n’a finalement pas gouverné le Cameroun.

Mais pendant quelques heures, quelqu’un a tenté de lui donner les clés de la République.

NESTOR BENG ELOUGA

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