Depuis plus de quatre décennies, une même question revient avec insistance dans les cercles diplomatiques, les chancelleries africaines et les états-majors politiques de Yaoundé : que se passera-t-il après Paul Biya ? Longtemps taboue, la question de la succession est désormais au cœur de toutes les spéculations. À 93 ans, le chef de l’État demeure le pivot du système politique camerounais. Mais paradoxalement, plus le président reste au pouvoir, plus l’incertitude grandit sur l’avenir du régime qu’il a façonné depuis 1982.
Le Cameroun vit aujourd’hui une situation singulière. Le pouvoir continue de fonctionner autour d’un homme dont l’autorité demeure intacte sur le plan institutionnel. Les récentes nominations au sein des forces de défense et du ministère de la Défense montrent que Paul Biya conserve la maîtrise des principaux leviers sécuritaires, confirmant son rôle de chef suprême des armées.
Pourtant, derrière cette apparente stabilité, les lignes commencent à bouger.
La première bataille est celle des réseaux. Contrairement aux successions classiques, aucun dauphin n’a été officiellement désigné. Cette absence entretient les ambitions et nourrit les rivalités au sein même de l’appareil d’État.
Parmi les personnalités régulièrement citées figure Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d’État et secrétaire général de la présidence. Son influence au sein de l’administration présidentielle, sa proximité avec le chef de l’État et son rôle central dans la coordination des dossiers stratégiques en font l’un des acteurs les plus puissants du système. D’autres responsables, civils comme militaires, sont également évoqués par les analystes, sans qu’aucun ne s’impose véritablement comme héritier naturel.
Le nom de Franck Biya, fils du président, revient régulièrement dans les débats publics. Des mouvements de soutien à une éventuelle candidature ont vu le jour au fil des années. Toutefois, ni Paul Biya ni son fils n’ont confirmé l’existence d’un projet de succession familiale, et plusieurs rumeurs relayées en ligne sur un rôle institutionnel de Franck Biya ne sont pas étayées par des sources officielles.
Mais la succession ne se jouera probablement pas uniquement dans les palais présidentiels.
Au Cameroun, l’armée constitue l’un des piliers essentiels de la stabilité du régime. Depuis la tentative de coup d’État de 1984, Paul Biya a construit une relation particulière avec les forces de défense, fondée sur un contrôle étroit des nominations, une rotation régulière des responsabilités et un équilibre entre les différentes composantes de l’appareil sécuritaire. Les récentes promotions intervenues en 2026 s’inscrivent dans cette logique de consolidation de la chaîne de commandement. Dans un scénario de transition, le rôle des forces armées pourrait donc être déterminant, non pas nécessairement comme acteur politique direct, mais comme garante de la continuité de l’État et de la stabilité institutionnelle.
L’autre pièce maîtresse demeure le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Plus qu’un parti, il constitue l’ossature du pouvoir depuis près de quarante ans. Solidement implanté dans les administrations, les collectivités territoriales et les institutions, il dispose d’un maillage politique sans équivalent. Cette puissance organisationnelle lui a permis de conserver une très large majorité parlementaire et de demeurer le principal instrument de mobilisation électorale. Toutefois, cette force pourrait aussi devenir une faiblesse. Tant que Paul Biya arbitre les équilibres internes, les différentes sensibilités cohabitent. Le jour où cette autorité disparaîtra, le RDPC devra désigner un nouveau centre de gravité. Rien ne garantit que cette transition s’effectuera sans tensions.
Trois scénarios apparaissent aujourd’hui plausibles. Le premier serait celui d’une succession maîtrisée. Le RDPC parviendrait à se rassembler derrière un candidat de consensus, bénéficiant du soutien des institutions, de l’administration et des forces de défense. Ce scénario assurerait une continuité politique tout en préservant l’équilibre du système.
Le deuxième verrait émerger une compétition interne entre plusieurs figures du régime. Une telle configuration pourrait provoquer des recompositions profondes au sein du parti présidentiel, sans pour autant remettre immédiatement en cause son maintien au pouvoir.
Enfin, le troisième scénario serait celui d’une alternance plus ouverte, favorisée par une fragmentation du RDPC et une opposition capable de construire une coalition crédible. Une telle hypothèse supposerait toutefois une unité que les forces d’opposition peinent encore à réaliser.
La véritable inconnue n’est donc peut-être pas le nom du successeur de Paul Biya, mais la capacité du système qu’il a construit à survivre à son fondateur. Depuis plus de quarante ans, le président camerounais incarne à lui seul l’équilibre du régime. Le défi de demain sera de transformer un pouvoir largement personnalisé en un ordre politique capable de fonctionner sans son principal architecte.
MARIUS DE DRAVO