Burkina Faso : le fils de l’homme qui a arrêté le désert

À Gourga, dans le nord du Burkina Faso, la transmission d’un héritage ne passe ni par une fortune, ni par un nom inscrit dans les livres d’histoire. Elle passe par une houe, des arbres et une forêt née d’un pari que beaucoup jugeaient insensé. Depuis la mort de Yacouba Sawadogo, en décembre 2023, son fils Lookman a pris le relais de celui que le monde avait surnommé « l’homme qui a arrêté le désert ». Mais derrière cette histoire familiale se joue une question beaucoup plus vaste : comment préserver, transmettre et reproduire une expérience écologique née presque à contre-courant des modèles agricoles dominants ?
Le geste de Lookman est devenu presque symbolique. Avant de pénétrer dans la forêt, il prend sa houe et la pose sur son épaule, comme le faisait son père. Puis il s’enfonce dans le bosquet de Gourga, au milieu des arbres et des oiseaux, sur ces terres qui furent autrefois parmi les plus hostiles de la région. La forêt de Sawadogo s’étend sur environ 40 hectares et constitue aujourd’hui un véritable îlot écologique dans un environnement sahélien soumis à la sécheresse et à la dégradation des sols.
Perenniser l’oeuvre salvatrice
Mais Lookman n’est pas simplement le fils chargé de conserver un monument familial. Il est confronté à une tâche autrement plus complexe : faire vivre une méthode et une philosophie dans un contexte qui a changé. Pour comprendre son combat, il faut revenir aux années 1970 et 1980. Le nord du Burkina Faso est alors frappé par de graves épisodes de sécheresse. Les terres s’appauvrissent, les récoltes diminuent, les arbres disparaissent et une partie des populations est poussée à l’exode. Beaucoup considèrent alors que le désert est en train de gagner inexorablement du terrain.
Yacouba Sawadogo refuse pourtant de partir. Il décide de travailler avec ce que le territoire possède encore : le savoir paysan, les eaux de pluie, la matière organique et les espèces végétales locales. Il perfectionne notamment le zaï, une technique traditionnelle consistant à creuser des petites cuvettes dans le sol afin d’y concentrer l’eau et la matière organique. Il y ajoute des cordons pierreux destinés à ralentir le ruissellement et favoriser l’infiltration de l’eau.
Ce qui pouvait apparaître comme une agriculture de survie devient progressivement une véritable stratégie de restauration des terres. Les rendements augmentent, les arbres repoussent et la biodiversité revient. En quatre décennies, une forêt prend naissance là où beaucoup ne voyaient qu’une terre condamnée. Elle compte des dizaines d’espèces d’arbres et d’arbustes et constitue également un refuge pour la faune.  La reconnaissance internationale finit par consacrer cette expérience. Yacouba Sawadogo reçoit en 2018 le Right Livelihood Award, souvent présenté comme le « Nobel alternatif », puis le titre de Champion de la Terre des Nations unies en 2020.
Le fils face à une nouvelle bataille
Lookman connaît cette histoire de l’intérieur. Dès son enfance, il accompagne son père dans la brousse et participe aux travaux agricoles et à l’entretien de la forêt. Il n’est donc pas seulement dépositaire d’un savoir transmis par des livres ou des formations. Il a grandi au milieu de cette expérience. Mais il a également cherché à la compléter. Selon Studio Yafa, Lookman a suivi une formation de deux ans à l’École nationale des eaux et forêts. Il se trouve ainsi à la croisée de deux mondes : celui du savoir ancestral hérité de son père et celui des connaissances environnementales modernes.
La suite de l’expérience
Préserver une forêt créée par un homme est une chose. Transformer son expérience en modèle reproductible en est une autre. Le défi de Lookman dépasse donc les limites de Gourga. Il consiste à démontrer que l’expérience de son père peut inspirer d’autres agriculteurs confrontés à la dégradation des sols, à l’irrégularité des pluies et aux effets du changement climatique. L’histoire des Sawadogo est d’autant plus intéressante qu’elle bouscule une idée longtemps répandue : pour lutter contre la désertification, il faudrait nécessairement importer des technologies coûteuses ou des solutions conçues ailleurs.
À Gourga, la réponse est beaucoup plus simple : observer le territoire, comprendre son fonctionnement et travailler avec lui plutôt que contre lui. Le zaï ne demande pas de machines sophistiquées. Il demande du travail. Les cordons pierreux ne nécessitent pas de technologie complexe. Ils nécessitent des pierres, de la main-d’œuvre et surtout une connaissance fine du ruissellement. Le modèle est donc relativement accessible aux petits exploitants, même si son caractère très intensif en travail constitue aussi une limite à sa généralisation.
C’est précisément là que réside la portée politique de l’expérience Sawadogo. À l’heure où le Sahel cumule changement climatique, pression démographique, insécurité alimentaire et dégradation des terres, la restauration écologique ne peut pas être pensée uniquement comme une affaire de grands programmes internationaux. Elle doit aussi s’appuyer sur les connaissances accumulées par les communautés rurales.
De la mémoire à la transmission
Lookman doit cependant éviter un piège : transformer son père en légende au point de figer son œuvre. Une forêt vivante ne se conserve pas comme un monument. Elle évolue, demande de l’entretien, de nouvelles plantations, une protection contre les feux et une adaptation permanente aux conditions climatiques.
C’est pourquoi l’héritage de Yacouba Sawadogo ne se résume pas aux 40 hectares de Gourga. Sa véritable valeur réside dans la transmission d’une méthode. Le fils n’a donc pas vocation à devenir une copie de son père. Il doit être celui qui prolonge son intuition dans un monde différent. Là où Yacouba Sawadogo affrontait principalement la sécheresse et la dégradation des sols, Lookman doit composer avec un climat qui se dérègle, une pression croissante sur les ressources naturelles et un contexte sécuritaire beaucoup plus difficile.
MARIE-CÉCILE DJONDO

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