Bénin : affaire Dangnivo, la justice imparfaite des hommes

Seize années de procédure, des pièces contestées, des aveux rétractés, une défense qui se retire avant le verdict et, trois mois après sa condamnation à trente ans de réclusion criminelle, la mort en détention du principal condamné. L’affaire Pierre Urbain Dangnivo laisse derrière elle des interrogations qui dépassent le destin du principal condamné, Codjo Cossi Alofa. Elles touchent à l’exigence de vérité, à l’équité du procès et à la confiance des citoyens dans la justice béninoise.
Il est des affaires judiciaires dont le verdict ne referme pas les blessures. L’affaire Pierre Urbain Dangnivo appartient à cette catégorie. Le 17 août 2010, ce cadre du ministère béninois de l’Économie et des Finances disparaît. Une dépouille est ensuite découverte dans la localité Womey. S’ouvre alors une longue séquence judiciaire, faite de rebondissements, de contestations et d’interrogations sur les circonstances de cette disparition. Seize ans plus tard, le 22 juillet 2026, Codjo Cossi Alofa est condamné à trente ans de réclusion criminelle pour assassinat, tandis que Donatien Amoussou est acquitté. Trois mois après, le principal condamné meurt en détention. La justice a rendu sa décision. Mais a-t-elle répondu à toutes les questions ?
Une instruction rattrapée par ses contradictions
Au fil des audiences de juillet 2026, plusieurs éléments du dossier ont suscité des interrogations. Des avocats ont signalé des différences d’écriture entre des procès-verbaux attribués au même enquêteur, des contradictions concernant les dates de présentation de Codjo Alofa devant le procureur et des anomalies dans certaines références documentaires. La défense a également demandé une expertise graphologique, estimant que certaines pièces devaient être authentifiées ou vérifiées.
Ces observations ne prouvent pas, à elles seules, une falsification. Mais elles posent une question élémentaire : dans une affaire criminelle aussi grave, les documents contestés ont-ils été vérifiés avec toute la rigueur nécessaire ?
Autre élément troublant : deux actes de décès de Pierre Urbain Dangnivo, portant les mêmes références mais mentionnant des déclarants différents, ont été évoqués à l’audience. Les avocats ont demandé des explications à l’Agence nationale d’identification des personnes. Le ministère public a soutenu que les deux actes se valaient, sous réserve des éclaircissements attendus.
Comment une telle divergence a-t-elle pu apparaître dans un dossier aussi sensible ? S’agit-il d’une irrégularité administrative sans conséquence sur le fond, ou d’un problème plus important pour la traçabilité des pièces ? La réponse ne peut relever ni de la rumeur ni de l’intuition. Elle exige des vérifications documentées.
Des aveux qui ne dissipent pas les doutes
Le cas de Codjo Cossi Alofa pose également la question de la valeur des aveux en matière criminelle. Après avoir initialement reconnu les faits, il s’est rétracté, affirmant que ses déclarations lui auraient été dictées et qu’une somme d’argent lui aurait été promise pour endosser la responsabilité du crime.
Ces accusations n’ont pas été établies par le seul fait qu’il les a formulées. Elles ne peuvent pas davantage être ignorées sans examen. En matière pénale, la rétractation d’aveux ne démontre pas l’innocence, pas plus que des aveux initiaux ne suffisent nécessairement à établir la culpabilité. Leur crédibilité doit être appréciée au regard des preuves matérielles, des expertises et des témoignages.
La question centrale est donc celle de la cohérence d’ensemble du dossier : les éléments indépendants confirmaient-ils les déclarations initiales ? Les contradictions relevées ont-elles reçu des réponses convaincantes ? Les juges ont-ils expliqué pourquoi ils accordaient davantage de poids à certaines pièces qu’à d’autres ? Il serait imprudent de conclure à une erreur judiciaire, mais l’existence de ces contestations justifie un examen sérieux.
Un verdict dans un climat de rupture
Le 22 juillet 2026, le tribunal condamne Alofa à trente ans de réclusion criminelle et acquitte Amoussou. Le verdict intervient après le retrait des avocats de la défense, qui dénonçaient l’absence de pièces qu’ils jugeaient indispensables à leurs plaidoiries. Le tribunal avait notamment rejeté la demande d’expertise graphologique.
Un retrait d’avocats ne rend pas automatiquement une décision illégale. Il constitue néanmoins un signal préoccupant lorsque les défenseurs affirment ne pas avoir eu accès à des éléments nécessaires à leur travail. Le droit à un procès équitable suppose que chaque partie puisse discuter les preuves et répondre aux arguments susceptibles de déterminer l’issue du procès.
La justice devait-elle poursuivre les débats dans ces conditions ? Les anomalies invoquées justifiaient-elles des vérifications supplémentaires avant le délibéré ? Ce sont des questions légitimes, auxquelles une motivation judiciaire claire aurait permis de répondre. Le malaise est d’autant plus profond que la famille de Pierre Urbain Dangnivo a elle aussi exprimé des doutes et que les proches n’ont pas reconnu le corps exhumé. La vérité judiciaire doit pouvoir répondre à la souffrance de la famille autant qu’aux exigences de la défense.
La mort en détention du condamné, ultime interrogation
Le 26 octobre 2026, Codjo Cossi Alofa décède au Centre national hospitalier universitaire Hubert Koutoukou Maga de Cotonou, après une évacuation d’urgence depuis son lieu de détention. Selon les premières informations communiquées par le parquet, les éléments médicaux font état d’un accident vasculaire cérébral. Les autorités ont annoncé que les procédures appropriées étaient en cours.
À ce stade, rien ne permet d’affirmer que sa mort résulte d’un acte criminel ou d’une négligence. Mais la transparence est indispensable. Quand un détenu meurt alors qu’il est sous la responsabilité de l’État, la société doit pouvoir connaître les circonstances de son malaise, les conditions de sa prise en charge, les soins qui lui ont été prodigués et les conclusions médicales établies.
Une communication précise, étayée par les éléments médicaux et les vérifications nécessaires, permettrait d’éviter que le silence ou l’imprécision ne nourrissent les soupçons. La mort d’Alofa ne saurait être transformée en preuve de son innocence. Elle ne doit pas davantage faire disparaître les questions demeurées sans réponse.
La vérité ne devrait pas mourir avec les protagonistes
L’affaire Dangnivo ne peut se réduire à un affrontement entre ceux qui tiennent la condamnation pour définitive dans son sens moral et ceux qui soupçonnent une erreur judiciaire. Elle exige une démarche plus exigeante : revenir aux preuves, vérifier les pièces contestées et distinguer ce qui est établi de ce qui reste incertain.
Pierre Urbain Dangnivo et ses proches ont droit à la vérité. Codjo Cossi Alofa, même condamné, avait droit aux garanties d’un procès équitable et à la protection de sa vie en détention. Ces exigences ne s’opposent pas : elles constituent les deux faces d’une même justice.
La justice des hommes est imparfaite, parce qu’elle est rendue par des institutions humaines, avec leurs procédures, leurs limites et leurs possibles erreurs. Sa crédibilité ne dépend pas de la prétention à l’infaillibilité, mais de sa capacité à reconnaître les zones d’ombre, à les éclaircir et à rendre compte de ses décisions.
Dans l’affaire Dangnivo, le verdict a désigné un coupable. La mort du condamné ne clôt pas le débat sur la qualité de l’instruction ni sur l’équité du procès. Elle rend au contraire plus urgente l’exigence de transparence. Car lorsqu’une affaire aussi longue laisse subsister autant d’interrogations, le silence ne peut tenir lieu de vérité. Et la justice, si elle veut conserver la confiance des citoyens, doit accepter que ses décisions soient interrogées à la lumière des faits.
MOUFTAOU BADAROU

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