La crise sécuritaire qui secoue le Mali depuis plus d’une décennie ne peut être comprise sans revenir à l’année 2011. La chute du colonel Mouammar Kadhafi, renversé dans le contexte des révoltes arabes et de l’intervention militaire occidentale en Libye, a profondément bouleversé les équilibres sécuritaires du Sahel. Ce séisme géopolitique a provoqué un effet domino dont le Mali continue aujourd’hui de payer le prix.
Pendant plusieurs décennies, le régime libyen avait recruté des milliers de combattants touaregs originaires du Mali et du Niger. Certains servaient dans les unités sécuritaires libyennes, d’autres dans des formations paramilitaires. Kadhafi entretenait avec ces populations sahéliennes une relation ambiguë : à la fois protecteur, employeur et instrument d’influence régionale. En échange de soldes et d’avantages matériels, ces hommes constituaient une réserve militaire utile à la stratégie africaine du régime libyen.
Mais lorsque Tripoli tombe en 2011, tout s’effondre brutalement. Les arsenaux libyens sont pillés. Des colonnes de combattants lourdement armés traversent alors le désert pour retourner au nord du Mali. Fusils d’assaut, mitrailleuses lourdes, lance-roquettes et véhicules militaires affluent dans une région déjà fragile, marquée par la pauvreté, le sentiment d’abandon et les tensions historiques entre Bamako et certaines communautés du Nord.
C’est dans ce contexte explosif qu’émerge la nouvelle rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad. En janvier 2012, ce mouvement touareg lance une offensive contre l’État malien pour réclamer l’indépendance de l’Azawad, vaste territoire couvrant les régions du nord. Contrairement aux précédentes rébellions, le MNLA dispose cette fois d’une puissance militaire considérablement renforcée par le retour des combattants de Libye.
Très vite cependant, la rébellion change de nature. Aux côtés du MNLA apparaissent plusieurs groupes islamistes armés, notamment Ansar Dine, dirigé par Iyad Ag Ghali, puis Al-Qaïda au Maghreb islamique et le MUJAO. Ces organisations disposent de financements, de réseaux transfrontaliers et d’une idéologie différente de celle des nationalistes touaregs. Là où le MNLA parle d’indépendance territoriale, les groupes djihadistes ambitionnent l’instauration d’un ordre islamique régional.
L’alliance de circonstance entre nationalistes et djihadistes ne dure pas longtemps. Les groupes islamistes prennent progressivement l’ascendant militaire et politique sur le MNLA. Tombouctou, Gao et Kidal passent sous leur contrôle. L’État malien, fragilisé par un coup d’État militaire à Bamako en mars 2012, s’effondre dans le Nord.
De cette recomposition naîtra plus tard le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, aujourd’hui l’une des principales forces djihadistes du Sahel. La crise malienne devient alors un conflit régional impliquant le Burkina Faso, le Niger et, plus largement, toute la bande sahélienne.
Mais derrière les dimensions identitaires et religieuses, certains analystes soulignent également l’importance des enjeux géoéconomiques. Les principales zones de conflit correspondent souvent à des espaces riches en ressources stratégiques : or, uranium, pétrole potentiel et axes de trafic saharien. Le nord du Mali et les régions frontalières du Niger concentrent plusieurs intérêts miniers majeurs. L’uranium nigérien alimente notamment une partie importante de l’industrie nucléaire mondiale, tandis que l’or constitue une ressource centrale pour les économies sahéliennes.
Dans cette lecture géopolitique, l’instabilité chronique du Sahel ne serait pas seulement le produit des fractures internes maliennes, mais aussi celui d’une compétition internationale autour des ressources et des corridors stratégiques. Les groupes armés prospèrent alors dans des territoires immenses, faiblement contrôlés par les États, où se croisent trafics, intérêts économiques et influences étrangères.
Treize ans après la chute de Kadhafi, le Mali reste prisonnier des conséquences de cet effondrement régional. L’intervention occidentale en Libye, présentée à l’époque comme une opération de protection des populations civiles, a ouvert une boîte de Pandore sécuritaire dont les répercussions continuent de déstabiliser l’ensemble du Sahel.
MOUFTAOU BADAROU