Retrait des forces françaises du Sénégal, du Tchad et de la Côte d’Ivoire
Le calendrier de retrait progressif des forces françaises du Sénégal, du Tchad et de la Côte d’Ivoire confirme une tendance devenue irréversible : la France, longtemps pilier sécuritaire en Afrique de l’Ouest et au Sahel, voit son influence militaire s’effriter. Dans le vide ainsi créé, la Russie consolide sa présence, profitant du ressentiment anti-français et des aspirations à une souveraineté retrouvée.
Une sortie par étapes
Après les départs précipités du Mali (2022), du Burkina Faso (2023) et du Niger (2024), les bases françaises de Dakar, N’Djamena et Abidjan ne résistent plus à la vague de contestation. Officiellement, Paris parle d’un « redéploiement » dans le cadre d’un « nouveau partenariat équilibré » avec l’Afrique. Mais derrière cette sémantique, la réalité est celle d’un retrait stratégique.
Lors d’une conférence de presse en septembre, le ministère français des Armées a tenté de nuancer : « La France reste engagée aux côtés de ses partenaires africains. Notre approche évolue : moins de bases permanentes, davantage de coopérations ponctuelles et ciblées, pour répondre aux besoins exprimés par les pays. » À l’Élysée, un conseiller du président Macron insiste sur une « transformation » plutôt qu’une « rupture ». Mais sur le terrain, le constat est clair : les drapeaux tricolores qui flottaient depuis des décennies sur les bases africaines sont amenés à disparaître.
Des partenaires africains partagés
Côté africain, les discours varient selon les capitales. À Dakar, le président Bassirou Diomaye Faye a salué une décision « conforme à l’esprit de souveraineté » du Sénégal, tout en réaffirmant sa volonté de maintenir « une coopération militaire souple et respectueuse des choix du peuple sénégalais ». Au Tchad, où la présence française était l’une des plus anciennes et stratégiques, le gouvernement a reconnu « l’utilité historique » de ce partenariat, mais a souligné la nécessité de « tourner une page pour écrire une nouvelle ère sécuritaire avec des partenaires diversifiés». À Abidjan, le ton est plus mesuré. Le président Alassane Ouattara a insisté sur la « gratitude envers la France », tout en ajoutant que « la sécurité régionale doit désormais être prise en main par les Africains eux-mêmes, avec l’appui de partenaires choisis librement ».
Le grand bénéficiaire : Moscou
Ce retrait français ouvre un boulevard à la Russie. Déjà solidement implantée au Mali, au Burkina Faso et au Niger via la fourniture d’armes, de formateurs et de sociétés de sécurité privées, Moscou propose une alternative séduisante pour plusieurs gouvernements africains. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est félicité de cette évolution lors d’une tournée en Afrique centrale : « La Russie n’impose rien. Nous répondons simplement à la demande légitime de souveraineté des États africains, en offrant des solutions concrètes face au terrorisme et à l’instabilité. » Dans les rues de plusieurs capitales sahéliennes, la Russie bénéficie d’une popularité nourrie par une communication efficace et par l’image d’un partenaire « respectueux » des choix locaux.
La France fragilisée sur tous les fronts
Pour Paris, l’érosion militaire entraîne des conséquences diplomatiques et économiques. Moins présente sur le terrain, la France perd une partie de son pouvoir d’influence et de ses relais stratégiques. Les entreprises françaises, déjà concurrencées par la Chine et la Turquie, pourraient pâtir de cette perte de proximité politique. Un chercheur africain en relations internationales analyse : « La France paie des décennies de relations jugées paternalistes. Le départ de ses troupes est la conséquence d’un rejet profond, qui dépasse le seul cadre sécuritaire. »
Moscou, un allié durable ?
Toutefois, l’avenir reste incertain. Si la Russie a marqué des points en termes d’image, elle ne dispose pas des mêmes moyens financiers que les partenaires traditionnels de l’Afrique, tels que l’Union européenne, la Chine ou les institutions multilatérales. Sa présence repose davantage sur le militaire et le politique que sur le développement économique à long terme. Un diplomate de l’Union africaine nuance : « L’arrivée de la Russie rééquilibre les rapports de force, mais elle ne remplacera pas totalement la France. Le vrai enjeu, c’est la capacité des Africains à prendre eux-mêmes en main leur sécurité et leur développement. »
Une recomposition géopolitique profonde
Ce basculement s’inscrit dans une dynamique plus large : la remise en cause de la «Françafrique » et l’affirmation d’une multipolarité africaine. Aux côtés de la Russie, la Turquie, la Chine, l’Inde et les pays du Golfe multiplient les partenariats, offrant aux États africains de nouvelles marges de manœuvre. La France, désormais contrainte à une posture plus modeste, tente de redéfinir sa stratégie. Mais sur le terrain, les perceptions sont claires : Paris recule, Moscou avance.
MOUFTAOU BADAROU