Nos enfants lisent-ils moins ou lisent-ils mal ?

Dans de nombreuses capitales africaines, les librairies survivent davantage qu’elles ne prospèrent, et la lecture demeure un luxe culturel. Mais derrière le manque d’habitude, c’est une autre crise, plus profonde, qui se dessine : nos enfants lisent-ils vraiment moins… ou lisent-ils mal ?

En Afrique, le débat sur la lecture est souvent réduit au temps passé devant les écrans. On accuse les téléphones portables, les réseaux sociaux, le divertissement facile. Pourtant, cette explication n’est qu’une partie du problème. Pour beaucoup de spécialistes, la véritable crise se joue ailleurs : dans la capacité réelle des jeunes à comprendre, analyser et interpréter un texte.

« Ce n’est pas que les enfants refusent le livre, explique Aminata S., enseignante en CM2 à Dakar. C’est qu’ils le lisent sans en tirer grand-chose. Leur lecture est mécanique. Ils parcourent les lignes, mais ne construisent pas de sens. »

Le constat est partagé dans plusieurs pays. Les systèmes éducatifs ont longtemps misé sur la mémorisation, la récitation et la répétition, au détriment de la lecture critique. Or, lire ne se réduit pas au déchiffrage : c’est un acte intellectuel complexe.

« Nous avons produit des élèves qui savent lire à voix haute, mais pas des lecteurs », analyse un inspecteur pédagogique à Libreville. « La compréhension profonde d’un texte, l’analyse des intentions de l’auteur, le doute critique, tout cela manque cruellement. »  

À cela s’ajoute l’environnement familial, rarement favorable à la lecture. Dans beaucoup de foyers, le livre n’est pas un objet banal, encore moins un objet partagé. « Je n’ai jamais vu mes parents lire un roman, confie Emmanuel, élève en 4e à Cotonou. Chez nous, on lit seulement pour les examens. » Ce rapport utilitaire au livre empêche l’émergence d’un vrai plaisir de lire, indispensable pour créer des lecteurs autonomes.

Les éditeurs africains, eux, soulignent un problème d’offre : les livres destinés à la jeunesse ne correspondent pas toujours aux imaginaires des enfants. « On traduit et on importe beaucoup, explique Clarisse K., éditrice basée à Abidjan. Mais nous ne produisons pas assez d’histoires ancrées dans le quotidien africain. Comment voulez-vous qu’un enfant se sente concerné par un récit qui ne parle ni de lui ni de son monde ? »

Les enjeux politiques ne sont pas en reste. Beaucoup de gouvernements publient des plans éducatifs ambitieux, mais sans stratégie nationale du livre. Les bibliothèques scolaires ne sont pas suffisantes, les médiathèques souvent symboliques. « On peut construire des routes et des ponts, mais sans lecteurs, on ne construit pas un pays », rappelle un chercheur camerounais spécialisé en politiques culturelles.

La question de la lecture devient alors un défi : elle conditionne la formation de citoyens capables de comprendre les enjeux publics, de lire un programme électoral, d’interroger un discours ou une réforme. « La lecture n’est pas un loisir, c’est un pouvoir », insiste l’enseignante sénégalaise. « Un enfant qui lit bien deviendra un adulte difficile à manipuler. »

Dès lors, comment inverser la tendance ? Les solutions existent, mais demandent une volonté collective. Former les enseignants aux méthodes interactives. Produire davantage de littérature jeunesse locale. Démocratiser les bibliothèques. Réduire le prix du livre. Et surtout, redonner au livre sa place dans la famille. « Quand un enfant voit un adulte lire, il comprend que le livre est un compagnon, pas un outil de punition scolaire », rappelle l’éditrice ivoirienne.

L’Afrique ne manque pas de talents ni de créativité. Elle manque d’une politique claire du lecteur : un programme qui dépasse l’école et investit la société tout entière. À défaut, la crise de la lecture deviendra un handicap structurel.

Alors, nos enfants lisent-ils moins… ou lisent-ils mal ? Peut-être un peu des deux. Mais l’urgence n’est pas de mesurer le temps passé à lire : c’est de reconstruire les conditions qui donnent envie — et capacité — de lire. Car un continent qui veut penser son avenir doit commencer par apprendre à lire son présent.

NALLA BACHIROU

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