L’échiquier politique retrouve Mouftaou Badarou, celui que la critique présente comme le maître africain du roman d’espionnage. Installé à Paris depuis 2001, après avoir été cadre de la radio Africa N°1 à Libreville de 1996 à 2000, l’auteur béninois s’est imposé comme l’un des romanciers francophones les plus prolifiques de sa génération.
Couronné par plusieurs distinctions, dont le Prix de la Francophonie/Union européenne en 1996, il signe une œuvre dense où se croisent pouvoir, renseignement et passions humaines. Parmi ses titres marquants : Coup d’État au Gabon, Une taupe à l’Élysée ou encore La vengeance de Poutine. Aujourd’hui, il publie une nouvelle version de son thriller politique La vengeance d’Aïcha Kadhafi, initialement paru en 2018.
Propos recueillis par MARIUS DE DRAVO
L’échiquier politique: Monsieur Badarou, quel est le but que vous poursuivez à travers ce roman ? Est-ce une manière de rendre hommage au Guide libyen assassiné, en mettant en scène la vengeance de sa fille aînée Aïcha ?
Mouftaou Badarou : Le 20 octobre 2011, le Guide libyen, Mouammar Kadhafi, était tué dans des conditions d’une brutalité inouïe. Celui qui a tiré la balle fatale s’était même vanté en exhibant le pistolet plaqué or du dirigeant. Depuis, bien des observateurs ont évoqué des interventions occultes, notamment celles des services français. L’ancienne secrétaire d’Etat américain, Hillary Clinton elle-même aurait reconnu, en privé, que “Nicolas Sarkozy voulait la peau de Kadhafi”. Mais mon roman n’est pas une thèse politique. Mon intention est plutôt d’explorer la mécanique de la vengeance, cette émotion qui consume jusqu’à détruire. J’ai voulu montrer comment une princesse déchue, élevée dans le luxe et la gloire, peut se transformer en un bloc de haine lorsqu’on lui arrache tout : son père, son pays et son avenir.
Votre roman regorge de détails précis sur les lieux, les ambiances, les odeurs. Il fait penser à la démarche de Graham Greene, évoquée dans la bande dessinée Le coup de Prague. Avez-vous, vous aussi, effectué des repérages pour vos scènes d’action ?
M.B. : Absolument. Il existe deux grandes approches pour décrire les lieux : la description mémorielle, fondée sur les souvenirs, et la description de repérage, qui impose de se rendre sur place. Comme vous le voyez, moi j’ai choisi la seconde approche. Marcher dans les rues, entendre les bruits, sentir les parfums d’un marché ou la poussière d’une route : cela donne une vérité charnelle au récit. Ce réalisme est essentiel pour que le lecteur sente qu’il pourrait, lui aussi, croiser mes personnages au coin d’une rue de Tripoli ou de Paris. J’essaie ainsi d’être le plus réaliste possible dans mes descriptions, de façon que le lecteur ait l’impression de vivre mes scènes d’action ! L’écriture, pour moi, n’est pas un simple exercice d’imagination, mais une expérience sensorielle complète.
Votre héros, Jimmy Boris, passe de chasseur à proie. Vous rompez ici avec la figure classique de l’espion invincible. Pourquoi ce choix ?
M.B. : Parce que la vie n’est pas un film de James Bond. Dans la tradition du roman d’espionnage, le héros triomphe souvent grâce à des dons quasi surhumains. J’ai préféré créer un agent plus vulnérable, humain, faillible, mais aussi plus séduisant par sa complexité. Jimmy Boris est un homme de goût, un dandy parfois, un sentimental toujours, un peu comme moi-même. Il est épicurien, loyal, mais constamment confronté à ses doutes. Dans La vengeance d’Aïcha Kadhafi, il devient la proie d’une traque impitoyable menée par des terroristes manipulés par Aïcha Kadhafi. Cette inversion des rôles — le chasseur devenu gibier — donne au récit une tension nouvelle, tout en permettant une exploration psychologique plus profonde.
Votre écriture, visiblement travaillée, confère à vos personnages une densité politique et sociologique. D’où vous vient cette exigence de style ?
M.B. : Pour reprendre Buffon, je dirai moi aussi “le style, c’est l’homme !” J’aime cette idée que l’écriture soit le reflet fidèle de ce que nous sommes. J’ai beaucoup lu, beaucoup observé, et je travaille mes textes avec un labeur obstiné. Je me considère comme un forçat de l’écriture. Je reprends chaque phrase, chaque mot, jusqu’à trouver la musique juste : celle qui sera à la fois claire, concise et harmonieuse. Flaubert disait que “le talent ne se crée pas, il se transfuse par infusion”. C’est exactement cela : on s’imprègne des grands auteurs pour mieux trouver sa propre voie. Mon style est ainsi nourri par mes lectures, mes voyages et mes expériences dans les médias.
Certains critiques ont noté des similitudes entre votre roman et Trente-neuf marches de John Buchan, publié en 1915. Est-ce une référence assumée ?
M.B. : Oui, et je le revendique ! John Buchan est l’un des pères fondateurs du roman d’espionnage britannique. Dans Trente-neuf marches, Richard Hannay découvre un complot et se retrouve accusé à tort de meurtre. Pourchassé par la police et des espions allemands, il traverse l’Écosse pour sauver l’Angleterre. Dans mon roman, Jimmy Boris vit une expérience similaire : il est traqué dans Paris par des agents à la solde d’Aïcha Kadhafi. Mais à la différence de Buchan, j’ai voulu y injecter une dimension géopolitique contemporaine et une réflexion sur le terrorisme. Au-delà du suspense, La vengeance d’Aïcha Kadhafi parle de l’engagement, du devoir et du poids des décisions politiques sur le destin individuel.
Et que devient la véritable Aïcha Kadhafi dans la réalité ? Vit-elle toujours au sultanat d’Oman ?
M.B. : Oui, elle réside toujours à Mascate, dans le quartier de Qurum, depuis qu’elle a fui la Libye en 2012, après un passage par l’Algérie. En 2021, le Tribunal de l’Union européenne a retiré son nom de la liste des sanctions, en précisant qu’elle s’était engagée à ne plus mener d’activités politiques. Également, lors d’une exposition à Moscou en octobre 2024, il a été confirmé qu’elle vivait toujours à Oman. Elle mène une existence discrète, presque effacée, mais son nom continue de hanter l’imaginaire collectif. Dans mon roman, elle devient le symbole d’une génération d’héritiers déchus, prisonniers du passé et de la vengeance.
Quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette nouvelle version de votre roman ?
M.B. : Je n’écris pas pour juger, mais pour comprendre. À travers la fiction, je cherche à interroger notre rapport au pouvoir, à la loyauté, à la vengeance. La vengeance d’Aïcha Kadhafi n’est pas qu’un roman d’espionnage : c’est aussi une réflexion sur la mémoire et la perte. L’humanité, même dans ses zones d’ombre, reste au cœur de mon travail. Derrière les complots, les drames et les armes, il y a toujours un cœur qui bat, celui d’un homme ou d’une femme dévasté par le destin.
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La vengeance d’Aïcha Kadhafi, février 2026, ed. LICHT, 194 pages, 16 euros
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