Le FAGACE, entre enjeux géopolitiques et impératifs économiques

Peu connu du grand public, le Fonds africain de garantie et de coopération économique (FAGACE) qui intervient dans quatorze (14) États membres d’Afrique de l’Ouest et du Centre[1],  joue pourtant un rôle clé dans l’architecture financière du continent. Derrière son apparente neutralité technique, le FAGACE participe, à sa manière, à la redéfinition des rapports de force économiques en Afrique.

Créé pour faciliter l’accès au financement dans les États membres, le Fonds africain de garantie et de coopération économique (FAGACE) est rarement au centre des débats publics. À la différence des  banques multilatérales de développement, il n’inaugure pas d’infrastructures et ne finance pas directement des projets emblématiques. Sa mission est plus discrète : garantir les crédits accordés par les banques, réduire le risque et rassurer les investisseurs. Pourtant, cette fonction technique confère au FAGACE un pouvoir réel, bien que peu visible, sur les trajectoires économiques nationales.

En intervenant comme garant, le FAGACE agit en amont des décisions de financement. Il influence indirectement les secteurs jugés « finançables », la nature des projets soutenus et les acteurs économiques qui accèdent au crédit. Ce rôle de filtre est central. Car garantir, c’est choisir. Et choisir, dans des économies où le crédit reste rare et coûteux, revient à orienter le développement.

La question essentielle devient alors : à qui profite réellement la garantie du FAGACE ? Officiellement, l’institution vise à soutenir les PME, les entreprises locales et les projets structurants d’envergure nationale ou régionale. Dans les faits, les mécanismes de garantie bénéficient souvent aux entreprises déjà suffisamment structurées pour répondre aux exigences bancaires. Les banques commerciales et de développement, principales partenaires du Fonds, y trouvent un instrument de sécurisation du risque, dans des environnements économiques jugés incertains. Le FAGACE contribue ainsi à fluidifier le marché du crédit, dans la perspective de transformer progressivement et en profondeur la structure des économies.

Ce positionnement révèle une tension permanente entre mission de développement et logique de prudence financière. En effet, pour préserver sa crédibilité, sa notation et sa capacité d’intervention, le FAGACE adopte des critères rigoureux proches de ceux en vigueur sur les marchés financiers internationaux. Cette discipline est, certes, indispensable à sa survie institutionnelle, mais elle limite sa capacité à prendre des risques plus audacieux, notamment dans des secteurs innovants ou à forte utilité sociale, quand bien même ils seraient jugés peu rentables à court terme.

Dans un contexte africain marqué par la montée des discours souverainistes et la critique des dépendances financières vis-à-vis des pays du Nord, le FAGACE est parfois présenté comme un outil de souveraineté économique régionale. De fait, il repose sur un actionnariat majoritairement africain et s’inscrit dans une logique de coopération Sud-Sud. Toutefois, sa marge de manœuvre reste contrainte par les règles de la finance globale, auxquelles il ne peut se soustraire sans fragiliser son modèle.

La gouvernance du Fonds pose également question. Comme dans toute institution multilatérale, le poids des États membres est inégal, et les priorités nationales peuvent diverger. Derrière le langage technique des garanties et des ratios prudentiels, se jouent aussi des arbitrages politiques : quels pays, quels secteurs, quels modèles économiques soutenir ? Ces choix, rarement débattus publiquement, participent pourtant à la recomposition silencieuse des rapports de force économiques régionaux.

Face aux défis actuels — industrialisation, transition énergétique, emploi des jeunes, financement endogène, digitalisation, etc. — le FAGACE est à un tournant décisif de ses missions. Doit-il rester un stabilisateur prudent du système bancaire africain ou évoluer vers un rôle plus transformationnel, au risque d’une plus grande exposition aux aléas d’un environnement réputé particulièrement turbulent ? La réponse à cette question conditionnera sa place dans l’Afrique de demain.

En définitive, il apparaît nettement que le FAGACE n’est ni un simple outil technique, ni un acteur neutre. Il incarne les ambiguïtés du développement africain contemporain : la volonté d’autonomie, confrontée aux contraintes de la finance mondiale. C’est dans cette zone grise, entre prudence et ambition, que se joue son véritable rôle politique, en tant que vecteur et catalyseur privilégiés du progrès économique et social de ses pays membres.

[1] Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad, Togo. 

NALLA BACHIROU

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