Le Bénin va basculer dans une nouvelle République

Le Bénin, longtemps présenté comme un exemple démocratique en Afrique de l’Ouest, vient d’opérer l’une des révisions constitutionnelles les plus controversées de son histoire récente. Adoptée en pleine nuit mi-novembre par un Parlement acquis au pouvoir, la réforme marque bien plus qu’une retouche technique : elle redéfinit les rapports institutionnels et ouvre la voie à une nouvelle République.

Le premier pilier, que constitue la «trêve politique », encadre strictement l’expression de l’opposition durant une large partie du cycle électoral. Pendant près de quatre ans, les partis critiques du pouvoir devront se plier à des obligations de « comportements constructifs » sous l’œil d’un nouvel organe, le Sénat. Cette notion floue laisse craindre une utilisation politique du contrôle institutionnel pour neutraliser les voix dissidentes.

Le second pilier est l’innovation la plus déstabilisante : la création d’un Sénat composé exclusivement de membres non élus. Anciens présidents de la République, anciens présidents des institutions et hauts gradés nommés par le chef de l’État formeront une chambre haute de 25 membres dotée de prérogatives considérables. Elle pourra suspendre ou retirer les droits civiques d’acteurs politiques dont les propos seraient jugés contraires à « l’unité nationale » ou à « la stabilité du pays ». Des critères suffisamment extensibles pour susciter l’inquiétude. Cette «chambre des anciens » n’a aucun équivalent dans la région et s’impose comme un instrument de contrôle politique sans légitimité électorale.

Troisième pivot : l’allongement de tous les mandats électifs de cinq à sept ans, introduit tardivement lors de l’examen nocturne du texte. Cette mesure, absente de la version initiale, modifie profondément le rythme démocratique et renforce mécaniquement la durée d’influence du pouvoir en place.

Si le président Talon ne pourra pas se représenter en 2026, la réforme lui garantit un rôle institutionnel à vie. Dès la fin de son mandat, il deviendra sénateur automatique jusqu’à ses 85 ans, et rien ne lui interdit de présider la nouvelle institution. Dans un contexte où son ministre des Finances, Romuald Wadagni, est largement perçu comme son dauphin, cette architecture consolide la continuité du pouvoir plus qu’elle n’ouvre une nouvelle alternance.

La méthode d’adoption soulève également des réserves : procédure accélérée, débat limité, absence de consultation populaire malgré un changement profond de régime. Des juristes pointent un déficit de transparence contraire à « la morale constitutionnelle » qui avait guidé la transition démocratique de 1990.

Sortir de cette impasse suppose un sursaut collectif. Et que le pays renoue avec un constitutionnalisme fondé sur la participation citoyenne, l’inclusion politique et l’éthique institutionnelle. Sans ce retour à l’esprit de consensus, base du renouveau démocratique béninois, le pays risque de s’enfoncer durablement dans une architecture de pouvoir pensée avant tout pour protéger ses dirigeants plutôt que pour renforcer sa démocratie.

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