La guerre froide fait toujours rage.
Depuis quelques années, les dirigeants africains ne le disent pas en public, mais en coulisses, ils le reconnaissent : la guerre froide ne s’est pas arrêtée. Elle a simplement changé de décor. Ce décor, aujourd’hui, c’est l’Afrique. Les dossiers stratégiques du continent — mines, bases militaires, corridors énergétiques, ports en eau profonde, fibres optiques — sont redevenus les terrains silencieux d’une rivalité féroce entre grandes puissances, et leurs services de renseignement se livrent une bataille que personne n’assume officiellement. “Les agences occidentales et orientales réinvestissent l’Afrique comme dans les années 60, mais avec des méthodes numériques et un cynisme beaucoup plus assumé”, confie un ancien ministre de l’Intérieur d’Afrique centrale.
Russes, Américains, Français, Anglais, Turcs, Chinois, Israéliens, Allemands… chacun avance ses pions, souvent sous couvert de coopération, d’investissements ou de lutte contre le terrorisme. Ce sont pourtant les mêmes acteurs, souvent dissimulés derrière des sociétés-écrans ou de fausses ONG, qui achètent des données minières, infiltrent les entourages présidentiels, financent discrètement des médias, poussent des consultants au cœur des cabinets, ou recrutent des militaires locaux pour orienter l’avenir d’un pays. “Aujourd’hui la vraie richesse n’est plus le coton ou le café, c’est l’information stratégique, les données, et le contrôle des ressources critiques”, souligne un géopoliticien ouest-africain.
Les méthodes ne ressemblent plus à James Bond. Elles sont plus grises, plus technologiques, plus systémiques. Les uns utilisent des think tanks pour vendre des narratifs anti-rivaux, les autres paient des influenceurs, d’autres encore installent des stations de surveillance radio ou satellitaire. Les Russes ont testé les paramilitaires et les conseillers “hybridés” — du Mali à la Centrafrique — pendant que les Américains s’accrochent à leurs hubs sécuritaires sahéliens, les Français gèrent encore des réseaux anciens dans plusieurs capitales francophones, et les Turcs avancent leurs écoles, leurs bourses et leurs mosquées comme leviers d’influence douce. “L’idéologie n’a plus vraiment d’importance. Ce qui compte, c’est la prise de contrôle technique du pouvoir”, analyse un analyste renseignement d’Afrique de l’Est.
En parallèle, les Chinois ont développé la diplomatie des infrastructures, financent des ports, posent des fibres sous-marines et attachent systématiquement chaque projet à un droit d’accès aux données, à des serveurs, ou à des concessions minières à long terme. Les Britanniques, eux, se présentent comme arbitres financiers mondiaux, grâce à Londres, qui domine encore certaines places de clearing et de négoce. Les Israéliens, eux, vendent une technologie redoutablement efficace : l’extraction d’information numérique et les outils de contre-insurrection cyber. Beaucoup de gouvernements africains achètent ces instruments — parfois à deux rivaux en même temps.
La logique, au fond, reste la même qu’au XXᵉ siècle : empêcher l’autre de gagner. Mais ce qui a changé, c’est que les États africains ont appris à jouer ce jeu en retour. Ils savent qu’ils sont courtisés. Ils savent qu’ils peuvent faire monter les enchères. “Nous avons compris que nous ne sommes plus des terrains d’influence, mais des zones de négociation”, affirme un diplomate d’Afrique australe. Résultat : cette nouvelle guerre froide n’est pas coloniale au sens classique, elle est transactionnelle.
L’Afrique n’est plus un échiquier passif : c’est elle qui fait payer l’accès au plateau de jeu. Les espions ne sont pas là pour propager une idéologie, mais pour capter de l’intelligence économique, de la donnée politique, et de la ressource géologique.
Le problème, c’est que ces stratégies invisibles créent une diplomatie de suspicion permanente. Chaque président, chaque ministre, chaque chef d’état-major est considéré comme potentiellement “retourné” par un camp ou par l’autre. Personne ne le dit. Mais tout le monde le sait. Et c’est cela, aujourd’hui, la vraie nature de la guerre froide moderne en Afrique.
NALLA BACHIROU