Depuis sa nomination le 6 juin 2023 comme ministre des Affaires étrangères du Bénin, Olushegun Adjadi Bakari incarne un tournant dans la politique extérieure du pays. Ancien banquier et entrepreneur, il n’est pas un diplomate traditionnel, mais a fait du pragmatisme, de l’ouverture économique, de l’intégration africaine et de la modernisation des institutions diplomatiques les piliers de ce qu’il appelle la « diplomatie 4D : Disponibilité, Diaspora, Digitalisation, Développement. »
On peut déjà identifier plusieurs changements notables dans la manière de conduire la diplomatie béninoise, ainsi que des améliorations. Mais il y a lieu de s’interroger sur l’ampleur réelle de ces ambitions face aux défis locaux et régionaux.
Assurément, le Bénin s’est taillé des relations bilatérales plus élargies et plus audacieuses avec certains pays stratégiques. Le 18 avril 2025, une visite ministérielle historique : M. Adjadi Bakari s’est rendu au Kazakhstan. C’était la première visite d’un chef de la diplomatie béninoise dans ce pays. Un pas vers l’ouverture à des partenariats moins traditionnels. En octobre 2025, le Bénin a signé avec le Koweït un accord d’exemption de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service, ouvrant la voie à un renforcement des liens entre le Bénin et les pays du Golfe. Également au début de l’année 2025, à l’issue d’une visite au Caire, le Bénin et l’Égypte ont mis en place des accords de coopération diplomatique et d’exemption de visas pour certaines catégories.
Ces actions montrent une volonté de diversifier les partenariats géographiques et économiques, au-delà des liens traditionnels en Afrique de l’Ouest ou avec les anciennes puissances coloniales.
On note également un engagement renouvelé envers les partenaires historiques et la diaspora. Lors d’une rencontre à Paris en juillet 2025 par exemple, M. Adjadi Bakari et son homologue français ont réaffirmé un partenariat « dynamique » entre le Bénin et la France, fondé sur « la co-construction » et la coopération culturelle — notamment autour de projets comme la restitution de biens culturels. Le ministre a mis l’accent sur l’implication de la diaspora béninoise en France — entrepreneurs, artistes, étudiants… — comme levier de développement économique, culturel et social.
Une diplomatie tournée vers le développement économique et l’attractivité
Dans ses prises de parole (et à travers la diplomatie 4D), Adjadi Bakari revendique une diplomatie « au service du développement national », cherchant à transformer les relations extérieures en opportunités d’investissement, de coopération technique, de commerce, et de développement durable. À travers l’adhésion du Bénin à des mécanismes comme l’IOMed (Organisation internationale pour la Médiation), le pays affirme son ambition de rôle dans les questions de paix, de médiation et de stabilité internationale — un positionnement diplomatique plus affirmé à l’échelle globale.
Cela se traduit par une approche régionale repensée : réforme de la CEDEAO et promotion de l’intégration. En mai 2025, le ministre a plaidé pour un retour aux « fondamentaux » de la CEDEAO, c’est-à-dire l’intégration des peuples et la solidarité régionale, plutôt que des interventions militaires ou des tensions politiques. Le Bénin, sous sa diplomatie, et matérialisation la vision du président Talon, semble chercher à jouer un rôle de « connecteur » entre nations africaines, cultures, diasporas, tout en essayant de garder un positionnement pragmatique et respectueux de la souveraineté des États.
La Modernisation institutionnelle et la vision « diplomatie 4D » témoignent d’une volonté d’adapter le ministère aux enjeux contemporains — digitalisation, diaspora, développement — ce qui était peu mis en avant auparavant. Le Bénin diversifie ses alliances (Golfe, Asie, monde arabo-musulman, pays non-occidentaux), ce qui peut s’avérer stratégique dans un contexte mondial multipolaire. Le ministre béninois des Affaires étrangères ne se contente plus de la diplomatie classique, il la conçoit comme un levier de développement économique, d’attractivité, d’investissements et de coopération technique.
Les limites et les défis, la mesure des ambitions en question
Malgré les grandes ambitions du pays en matière diplomatique, le budget du ministère des Affaires étrangères sera en baisse en 2026 : 18,26 milliards de francs CFA contre 20,46 milliards en 2025, soit une diminution d’environ 10,8 %. Le ministre assure que cela ne compromet pas les priorités diplomatiques, mais cette contraction budgétaire pose question quant aux marges de manœuvre pour de grandes ambitions ; notamment l’ouverture de nouvelles représentations consulaires, le renforcement des effectifs, ou des projets structurants à long terme.
Certaines initiatives apparaissent ainsi encore comme des gestes symboliques (visites, accords diplomatiques, « premières » dans certains pays). Pour que ces efforts se traduisent en développement réel — investissements durables, retombées économiques, amélioration de la vie des Béninois —, il faudra que les engagements soient transformés en projets concrets, suivis dans la durée.
Un bilan mitigé, mais encourageant
Le Bénin évolue dans un contexte ouest-africain marqué par des crises sécuritaires, des transitions politiques, des tensions régionales. En renforçant des partenariats avec des pays non occidentaux (Golfe, Asie, Chine notamment), le Bénin doit naviguer avec prudence pour ne pas compromettre ses relations traditionnelles avec l’Europe, l’Occident. Une diplomatie trop marquée « Sud–Sud » pourra soulever des questionnements sur l’équilibre des alliances.
La diplomatie incarnée par Olushegun Adjadi Bakari marque un vrai tournant pour le Bénin : elle est plus ambitieuse, plus diversifiée, plus tournée vers le développement, et plus consciente des enjeux internationaux contemporains (mobilité, diaspora, économie, culture). Elle reflète un désir de repositionner le Bénin comme un acteur diplomatique moderne, ouvert et pragmatique, capable d’attirer des partenaires variés et d’user de la diplomatie comme instrument de développement national.
Cependant, entre les ambitions affichées et les réalités concrètes, le chemin reste long : le recul budgétaire semble limiter les ambitions structurelles ; les résultats économiques tangibles restent à confirmer ; et la diplomatie béninoise pourrait pâtir de fragilités structurelles internes (économie, gouvernance, sécurité) et de l’instabilité régionale.
La diplomatie « 4D » d’Adjadi Bakari, sous l’impulsion du président Talon est un pari audacieux,un pari de modernisation, de diversification et de rénovation. On perçoit déjà certains résultats : ouverture de nouvelles relations, signature d’accords, redynamisation du dialogue avec des pays divers, volonté d’utiliser la diplomatie comme levier de développement. Mais pour que les ambitions — nationales, régionales, globales — soient réellement à la mesure du pays, il faudra un suivi rigoureux, des moyens suffisants, des projets concrets et durables, ainsi qu’une vision à long terme.
Si le Bénin parvient à transformer ces dynamiques diplomatiques en retombées tangibles (investissements, emplois, infrastructure, coopération durable), alors la diplomatie d’Adjadi Bakari pourrait bien redéfinir la place du Bénin sur la scène internationale. Dans le cas contraire, le risque est que cette diplomatie — ambitieuse sur le papier — reste un bel exercice de communication.
NALLA BACHIROU