Filière Cacao: le cri d’alarme des producteurs ivoiriens

Réunis le lundi 23 février 2026 lors d’une cérémonie d’hommage à leurs leaders, les producteurs de cacao regroupés au sein de la plateforme ANAPROCI–SYNAP-CI ont lancé un appel solennel à la tenue d’assises nationales pour « sauver la filière ». Cette initiative intervient dans un contexte de fortes tensions sur la commercialisation, alors même que la Côte d’Ivoire demeure le premier producteur mondial de cacao.

Au cœur de la crise figure le décalage entre le prix officiel bord champ – fixé à 2 800 FCFA le kilogramme – et la réalité vécue sur le terrain. Annoncé comme une avancée majeure pour l’amélioration des revenus ruraux, ce prix a suscité espoir et adhésion. Mais des blocages dans la commercialisation sont venus en limiter l’effectivité. Des producteurs dénoncent des ponctions sur les sacs, des retards de paiement et la délivrance de simples reçus en lieu et place de règlements immédiats. Ces pratiques, jugées opaques et injustes, alimentent un climat de défiance.

Les causes de cette crise sont à la fois conjoncturelles et structurelles. D’un point de vue structurel, la filière cacao ivoirienne repose sur un mécanisme de commercialisation administré, visant à stabiliser les prix et à sécuriser les revenus des producteurs. Toutefois, la multiplicité des intermédiaires, la complexité des circuits de collecte et les insuffisances de contrôle peuvent engendrer des distorsions. Lorsque la régulation ne parvient plus à garantir l’application effective du prix officiel, la crédibilité du système est fragilisée.

À cela s’ajoutent des facteurs conjoncturels : tensions sur les marchés internationaux, contraintes de trésorerie chez certains acheteurs, difficultés logistiques ou encore spéculations locales. Dans ce contexte, certains opérateurs peuvent être tentés de contourner les règles, notamment par des retenues informelles ou des paiements différés. Or, pour des exploitations familiales dont la trésorerie dépend quasi exclusivement de la vente des récoltes, tout retard ou toute ponction a un impact immédiat sur les conditions de vie.

Les conséquences de cette crise sont multiples. Sur le plan économique, l’instabilité de la commercialisation fragilise les revenus des producteurs et compromet leur capacité d’investissement dans l’entretien des plantations. À moyen terme, cela peut affecter la productivité et la qualité du cacao. Sur le plan social, la frustration nourrit un sentiment d’injustice et peut accroître les tensions dans les zones rurales. Enfin, au niveau macroéconomique, toute perturbation durable de la filière cacao – pilier des exportations ivoiriennes – représente un risque pour les équilibres budgétaires et la stabilité du secteur agricole.

Face à ces enjeux, l’appel à des assises nationales apparaît comme une tentative de sortie par le haut. Les producteurs plaident pour une concertation inclusive associant l’État, les organisations paysannes, les experts et l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur. L’objectif est double : identifier les dysfonctionnements structurels et proposer des réformes durables.

Plusieurs pistes de solutions peuvent être envisagées. D’abord, un audit indépendant du mécanisme de commercialisation permettrait d’objectiver les dysfonctionnements et de restaurer la confiance. Ensuite, le renforcement des dispositifs de contrôle et de traçabilité – notamment par la digitalisation des paiements – pourrait limiter les pratiques informelles et sécuriser les transactions. La transparence sur les coûts, les marges et les prélèvements est également essentielle pour garantir l’équité.

Par ailleurs, la professionnalisation accrue des coopératives et leur accès facilité au financement contribueraient à réduire la dépendance vis-à-vis d’intermédiaires peu scrupuleux. Enfin, l’instauration d’un cadre permanent de dialogue entre les organisations de producteurs et le ministère de l’Agriculture, dirigé par Bruno Nabagné Koné, permettrait d’anticiper les crises plutôt que d’y répondre dans l’urgence.

Comme l’ont souligné Koné Moussa et Kanga Koffi, la mobilisation se veut responsable et tournée vers la concertation. La préservation de la filière cacao exige en effet un équilibre délicat entre régulation publique, efficacité économique et justice sociale. Restaurer la confiance, garantir un revenu équitable et assurer la stabilité du marché constituent désormais des impératifs stratégiques pour l’avenir agricole et économique du pays.

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