Le 26 novembre 2025, des officiers supérieurs de l’armée de Guinée-Bissau ont annoncé qu’ils avaient « pris le contrôle total du pays », suspendu le processus électoral et fermé les frontières, alors que le pays attendait les résultats d’une présidentielle et d’élections législatives fortement contestées. Quelques heures auparavant, des coups de feu avaient été entendus près du palais présidentiel. Le président sortant, Umaro Sissoco Embaló, a lui-même déclaré — depuis son bureau avant son arrestation — avoir été déposé par l’armée. Le lendemain, l’état-major a fait prêter serment comme président de transition le général Horta N’Tam. Ainsi commence une nouvelle période d’incertitude politique pour ce pays déjà habitué aux coups d’État.
Au-delà des faits, cette prise de pouvoir soulève de nombreuses questions : s’agit-il d’un retour pur et simple de l’armée au pouvoir, d’un « moindre mal » face à une élection perçue comme manipulée, ou d’une manœuvre soigneusement orchestrée pour verrouiller le pouvoir ?
Institutions affaiblies, légitimité vacillante
La Guinée-Bissau connaît une chronologie récurrente de dissolution institutionnelle, de paralysie politique, d’absences prolongées d’un législatif, rendant l’organisation d’élections — pourtant indispensable à la démocratie — fragilisée de fait. L’élection du 23 novembre, malgré la présence de candidats, s’inscrivait selon certains observateurs dans ce contexte de déliquescence démocratique.
Dès lors, quand l’armée évoque la nécessité de « restaurer l’ordre » ou de prévenir un prétendu plan de « manipulation électorale » — voire d’ingérence de réseaux criminels liés au narcotrafic — la population, lasse des promesses, peut percevoir ce coup d’État comme un moindre mal, une geste « corrective » plutôt qu’un coup classique.
Mais ce raisonnement repose sur un postulat dangereux : qu’un pouvoir non démocratique — même prétendument moral — pourrait mieux incarner la légitimité que des institutions fragiles, instables et corrompues. C’est une pente glissante vers l’autoritarisme institutionnalisé.
Entre narcotrafic, puissance militaire et enjeux géopolitiques
La Guinée-Bissau est souvent décrite, depuis les années 2000, comme un « narco-state » — plaque tournante du trafic de drogue entre l’Amérique latine et l’Europe, en raison de son littoral fragmenté et de ses institutions faibles.
Le récent coup d’État se déroule dans un climat où l’armée affirme qu’un « plan de déstabilisation » impliquant des réseaux criminels et des acteurs politiques corrompus visait à manipuler l’élection. Si l’on accorde foi à cette justification, le putsch préventif pourrait s’apparenter à une tentative — brutale mais potentiellement salutaire — de reprendre le contrôle d’un État gangréné.
Pourtant, l’histoire de la Guinée-Bissau enseigne la prudence : les coups d’État, les revirements, les retours de façade du civisme ont souvent masqué des intérêts économiques, mafieux ou oligarchiques. Une transition militaire, aussi vertueuse soit-elle en paroles, peut offrir aux mêmes réseaux un terrain d’action plus opaque.
L’arrivée au pouvoir du général N’tam, longtemps proche du président déchu Embaló, attise les soupçons. Certains dénoncent un « coup d’État simulé » — un « reset » institutionnel pour sortir d’une élection chaotique, tout en préservant des arrangements internes favorables.
Un défi pour la stabilité régionale
La réaction de la communauté internationale a été rapide : l’Union Africaine a suspendu la Guinée-Bissau de ses instances, condamnant la prise de pouvoir militaire comme une violation de l’ordre constitutionnel. De même, la CEDEAO a dénoncé la suspension du processus électoral. Plusieurs pays africains, comme le Ghana, ont exprimé leur préoccupation quant à l’impact sur la démocratie et la gouvernance.
Sur le terrain des droits, des organisations alertent déjà sur les risques : arrestations et détentions arbitraires, suppression de libertés. Pour l’instant, le calme semble revenir dans la capitale, des marchés rouvrent, la vie quotidienne reprend — mais la peur d’un retour à l’anarchie institutionnelle reste forte.
Ce nouveau putsch en Guinée-Bissau survient dans un contexte régional déjà troublé — plusieurs États ouest-africains ont connu des coups ces dernières années. L’épisode bissau-guinéen relance la question de la stabilité démocratique sur le continent, de la crédibilité des élections, et du rôle des armées comme arbitres.
À ces enjeux s’ajoutent les conséquences humanitaires, de gouvernance et de sécurité : sans médias libres, sans espace politique, sans institutions stables, les populations sont exposées à l’instabilité, au manque d’État de droit, à l’emprise des réseaux criminels.
Ce coup d’État pourrait donc bien marquer un tournant grave : un passage à un régime plus autoritaire, sous prétexte de sécurité et de stabilité — mais au prix d’une démocratie déjà affaiblie, et de libertés fondamentales toujours plus menacées.
OUSMANE CAMARA